petites annonces à ne pas rater
✤ TOURNEE DU VAINQUEUR les jeux sont désormais terminés, place à la tournée du vainqueur qui met à l'honneur andro graham ! plus d'informations ici.
✤ INTRIGUES panem ne cesse de changer avec de nombreux événements inouïs. découvrez le volume 6.
✤ MISES À JOUR une nouvelle règle a été instaurée. merci de prendre connaissance de celle-ci ainsi que les autres nouveautés !
✤ MISSIONS ET QUÊTES toutes les missions ont été lancées ! rendez-vous dans ce sujet pour toutes les découvrir.
✤ SCENARIOS voici quelques scénarios qui n'attendent que vous:
rebelles. liam hemsworth
pacificateurs. boyd holbrook
district 13. cobie smulders & chris hemsworth
vainqueurs. gemma arterton & elle fanning
d'autres scénarios gagnants de la loterie à venir !

 

fermeture du forum
le forum ferme ses portes après six ans d'existence.
merci pour tout, on vous aime.

Partagez | 
 

 Les Rimes du Capitole (Chapitre 1, Tome 1) : Mieux vaut violence que connaissance ◘ AILEEN & LENA

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Invité



MessageSujet: Les Rimes du Capitole (Chapitre 1, Tome 1) : Mieux vaut violence que connaissance ◘ AILEEN & LENA   Jeu 26 Jan - 13:50


    Cette journée avait plutôt bien commencé. A vrai dire, la semaine entière avait été... agréable en quelque sorte. Et le simple fait que je puisse le penser était le signe d'une bonne humeur pour le moins incomparable. Peut-être même étais-je heureuse en ce moment ? Oui, pourquoi pas. Comme quoi, tout peut arriver. Peut-être était-ce le sourire éclatant de ma mère, devenu contagieux par on ne sait quel mécanisme psychologique qui m'avait mis dans cet état-là. Depuis qu'elle avait été invitée chez le maire, elle ne tenait plus en place. Ce dernier avait eu l'idée ridicule de "mettre en avant la culture littéraire et artistique de notre district durant une semaine de festivités". Il avait donc invité tous les habitants un tant soit peu cultivés de la ville, et ce joli petit monde passait la journée dans une salle de réunion à réfléchir aux meilleurs moyens de "mettre en place ce projet innovant et tout à fait propice pour rendre à notre district sa grandeur d'antan" (citation de ma chère mère). Sa grandeur d'antan ? Traduisons par "la grandeur de ma famille lorsque les gens prenaient la peine de lire un bouquin et que notre librairie était la plus populaire de tous les districts". Lorsque les invitations chez le maire étaient hebdomadaires, lorsque l'argent n'était pas un problème, lorsqu'elle était une gamine chérie et gâtée. Qu'elle ne s'imagine tout de même pas que tout le district va soudain l'admirer parce qu'elle a contribué à ce projet inutile et coûteux. Que le maire commence par nourrir ses bûcherons, on verra la suite après. Quoi qu'il en soit, je ne l'avais jamais vue comme ça. Et même si je méprise sa nouvelle occupation, je dois bien avouer qu'elle apporte de nombreux avantages. Les produits que nous donne le maire "car nous sommes depuis toujours de grands amis" (il n'a pas du adresser un mot à mes parents depuis qu'ils ont quitté l'école), et que nous ne pourrions jamais nous offrir sans dire adieu à la nourriture pendant tout le mois. La maison et la bibliothèque entièrement vide si ce n'est moi, et donc une solitude plaisante bien méritée. Une ambiance tout de même beaucoup plus joyeuse à la maison en soirée. Ma mère est ravie, mon père l'est qu'elle le soit, je le suis qu'il le soit. Tout va pour le mieux dans le meilleur du monde dirons-nous. (Le seul problème étant que le maire et tous ses associés vont vite déchanter en voyant l'intérêt limité que portent les habitants à ses festivités).

    Oui, cette semaine avait été agréable, et cette matinée d'autant plus. Réveil à 7 heures -soit grasse matinée pour une insomniaque comme moi- et petit déjeuner copieux. Des mois que je n'avais pas mangé de croissants. Ne parlons pas du chocolat chaud, je n'en avais jamais goûté avant ces jours bénis. Le maire semble décidément d'humeur magnanime. Je m'étais même offert le plaisir d'un bain. Nous sommes l'une des rares familles du district 7 à avoir une vraie baignoire au lieu d'un baquet de bois solide. Un bel objet de style victorien, avec des pattes de lion argentées en guise de pieds. Mais, comme tout ce que nous avons hérité de mes grands-parents, dans un état pitoyable, avec des fissures un peu partout, un des pieds sur le point d'aller se promener ailleurs et des robinets qui ne fonctionnent plus depuis longtemps. Je me suis armée de courage, j'ai essayé de colmater les fissures avec ce que je trouvais -ça n'a d'ailleurs pas tenu bien longtemps-, j'ai fait bouillir des casseroles et des casseroles d'eau que j'ai ensuite déversées dans la baignoire, et j'y ai rajouté un peu du gel douche à la fleur d'oranger et aux amandes douces, dernier cadeau en date du maire. Résultat : une bonne heure de repos et d'extase dans l'eau brûlante et parfumée, en regardant par la petite fenêtre le soleil hivernal se lever sur la forêt. Un temps glacial régnait sur le district 7 depuis plusieurs semaines, c'était d'ailleurs le cas dans tout Panem. Une fois, alors que j'avais à peine huit ans, un gamin de ma classe avait dit que la saison me plaisait certainement, puisque j'étais moi-même une fille glaciale. Je l'avais regardé d'un tel air qu'il avait manqué fondre en larmes. Mais il avait au fond bien raison, j'étais -et je suis toujours- tout sauf chaleureuse, moralement comme physiquement. Avec mon teint si clair, mes cheveux blonds, et mes yeux bleus polaires, je faisais sans doute plus reine des glaces que camarade avec qui on veut partager secrets et petits pains devant un feu de bois. J'avais raconté le commentaire du garçon à mon père, qui m'avait alors dit que oui, j'étais une fille de l'hiver. J'avais froncé les sourcils, ne sachant trop si je devais prendre ça pour un compliment ou une critique, lorsqu'il avait rajouté : "Tu es une de ces filles de l'hiver qui apportent l'espoir du printemps. Tu es comme le ciel lorsqu'il passe du gris nuageux au bleu ciel réconfortant, comme l'eau de la rivière quand elle se libère de la glace qui la recouvrait, comme la neige qui fond doucement quand le premier rayon de soleil perce à travers les frondaisons. Attends un peu que ton coeur fonde Lena, et tu verras après qui tu es vraiment". Je m'en souviens au mot près, c'est comme si mon père était assis à côté de moi au comptoir de la bibliothèque. Je ne suis plus aussi proche de lui qu'avant, et je ne sais pas trop si je le regrette ou si au fond ça n'a pas d'importance. Je me demande ce qu'il dirait si je lui rappelais cette conversation. Sans doute quelque chose de réconfortant, mais qui n'aurait pas d'effet sur moi maintenant que j'ai grandi.

    Je soupire, me demandant si quelqu'un passera consulter un livre aujourd'hui. Avant, la question ne se posait même pas : non. Aujourd'hui, le non s'est plus ou moins transformé en un "peut-être". Depuis que la rébellion gagne lentement mais sûrement certains districts. Nous n'en sommes même pas encore au stade "manifestations", mais les gens commencent à... se renseigner on va dire. Ils passent à la bibliothèque, vérifient qu'il n'y a aucune oreille indiscrète dans le coin, puis me demandent en chuchotant si je ne saurais pas quelques petites choses intéressantes sur la situation actuelle dans les districts, et pourquoi pas sur la façon dont s'est déroulée la première révolte, il y a plus de 70 ans. Leur première question reste toujours sans réponse, seul le maire doit connaître la situation et, aussi surprenant que cela puisse paraître, le maire n'a pas choisi une gamine de 16 ans comme confidente. Mais je peux de plus en plus les informer pour ce qui est du reste. Profitant de l'absence de mes parents, j'ai passé de nombreuses heures dans la réserve à farfouiller parmi les cartons contenant les livres que nous n'exposons pas en rayon. Parmi de nombreux essais lamentables de pseudo-écrivains du Capitole, j'ai eu la surprise de découvrir de nombreux journaux non-déclarés, écrits par des rebelles du district 13 notamment, mais aussi des journaux de bord, des journaux intimes. Je me demande bien comment ils ont pu atterrir dans la bibliothèque de mes grands-parents. Quoi qu'il en soit, j'ai déjà dévoré une bonne partie d'entre eux et j'en parle parfois aux personnes qui viennent se renseigner. Je les montre même à ceux en qui j'ai le plus confiance. Par exemple le boucher du coin, un homme un peu bourru à l'humour douteux, mais franc et sans aucun doute anti-Capitole, un homme qui ne risque pas de me trahir. Ces gens-là racontent ce qu'ils ont appris aux autres, mais ne parlent pas de leurs sources, ce dont je leur suis reconnaissante. Comme je suis d'un naturel plutôt méfiant, j'ai caché tous ces bouquins compromettants au fond de caisses poussiéreuses, sous les romans d'amour, un endroit où personne ne risque de les trouver. Il ne faudrait pas que quelqu'un tombe dessus par hasard, et surtout pas ma mère, capable de tout raconter à son nouveau meilleur ami : Monsieur le Maire.

    Alors que je réfléchis aux risques que j'encourt -il suffit parfois de mentionner cette révolte pour passer pour un rebelle- la clochette de la porte d'entrée entame sa brève mélodie. Je me redresse brusquement, vérifie que je n'ai rien laissé traîné sur le comptoir et lève les yeux vers la personne qui vient d'entrer.
Revenir en haut Aller en bas
Invité



MessageSujet: Re: Les Rimes du Capitole (Chapitre 1, Tome 1) : Mieux vaut violence que connaissance ◘ AILEEN & LENA   Mer 8 Fév - 19:31

Ils étaient tous là. Du premier au dernier. Tous les hommes, toutes les femmes, tous les enfants. Les jeunes et les vieux. Ils m'entouraient. Pourtant, leur attitude n'était pas menaçante. Ils avaient juste l'air... tristes. Je voulais m'avancer vers eux pour leur parler, pour me faire pardonner... Mais je me cognai contre une paroi en verre. Je me rendis compte que je me trouvais dans une sorte de bocal immense. Je ne pouvais plus sortir. Prise au piège. Un homme s'avança. Il portait une grande coupe, qu'il vida dans mon bocal. Un liquide chaud et visqueux coula le long de mon dos. Qu'est-ce que c'était ? Qu'est-ce qui se passait ? Déjà, une femme s'avançait pour vider elle aussi sa coupe... Et encore une autre personne... Et une autre... La panique m'empêchait de respirer, me bloquait les jambes. Du sang. C'était du sang. J'ouvris la bouche pour crier, mais aucun son n'en sortit. J'avalais du sang. Je respirais du sang. Je nageais dans le sang. Le sang de mes victimes. Le sang de tous ceux que j'avais tué. L'air était saturé d'une odeur horrible, métallique. J'étouffais. Je me noyais. Je me jetai contre la paroi en verre, mais elle ne céda pas. Soudain, un visage familier attira mon attention. « Phoenix ! » M'écriai-je, soulagée, mais il secoua la tête. A côté de lui se trouvait ma petite soeur. Ma Rosie... Je l'appelai, je martelai la paroi de mes poings, mais elle n'esquissa pas un seul geste pour m'aider. Mes parents... Mon grand-père... Domino... Snow... Et même la petite Kamaria... Ils étaient tous là, à me regarder lutter pour ne pas mourir, et ils ne faisaient rien. Rien. Rien…

Lentement, j'émergeai de mon cauchemar. Je gardais les yeux fermés. Oui, je pouvais encore respirer. Non, il n'y avait pas de sang. C'était un stupide mauvais rêve, rien de plus. Je tâtonnai à côté de moi, m'attendant à y trouver Phoenix... Mais il n'y avait personne. A l'instant même où j'ouvris les yeux, tout me revint. Je n'étais pas dans ma maison au district deux. Je me trouvais dans une chambre minuscule qui sentait le renfermé, dans l'hôtel de ville du district sept. Seule. Je lâchai un grognement mécontent et m'assis sur le bord de mon lit en frissonnant. Mon cauchemar rôdait encore à la lisière de mon esprit, et j'avais peur d'y replonger si je fermais les yeux. Je tripotais mon alliance, le regard dans le vague, en pensant à la journée qui m'attendait. Le maire, un vieux toqué, avait décidé d'organiser des activités culturelles pendant une semaine. Il laissait crever les bûcherons de faim, mais il dépensait des sommes énormes pour des festivités ? Etrange. Louche. Snow en personne m'avait envoyée sur place pour assurer le bon déroulement de la fête et intervenir si nécessaire. En me baladant, j'avais repéré une petite bibliothèque qui faisait aussi office de librairie. Tout d'abord, ce fut ma curiosité personnelle qui me poussa à entrer à pas de loup. La clochette de la porte tinta, mais personne ne vint. La bibliothécaire était occupée avec un autre client, et je pus aisément me glisser derrière eux sans qu'ils me remarquent. Je flânais entre les rayons de livres, en me demandant si j'allais en choisir un, lorsque je découvris la porte de la réserve. Sans réfléchir, je l’ouvris et j’entrai dans la pièce plutôt poussiéreuse. Des livres d'histoire, des romans policiers, des romans d'amour... Après avoir touché les livres, je les remettais tous en place, afin d'effacer au maximum les traces de mon passage. Qu'est-ce qui me poussait à fouiller les caisses ? Mon intuition, peut-être... et il fallait bien avouer que j'aimais les choses interdites, comme de fouiner dans la réserve secrète d'une bibliothèque. Finalement, alors que je m'apprêtais à partir, je découvris une caisse avec un contenu particulier... Des journaux intimes de rebelles pendant les Jours Obscurs et un tas de livres anti-Capitole. Malheureusement, je n'eus guère le temps de les lire, car à cet instant la bibliothécaire entra et je dus me cacher derrière une étagère. Pendant qu'elle avait le dos tournée, je sortis de la réserve et regagnai l'hôtel de ville en réfléchissant à ce que j'avais vu. Les jours suivants, je tendis l'oreille, et je pus ainsi collecter quelques bribes d'informations sur cette fameuse bibliothèque-librairie. La bibliothécaire était une amie du maire, mais cela ne voulait pas dire qu'elle n'était pas une rebelle. Elle était souvent aidée par sa fille de seize ans, une gamine plutôt intelligente, d'après ses voisins. Apparemment, les habitants du district faisaient du troc pour se procurer des livres. Là encore, cela me paraissait louche. Etait-ce un marché noir ? Un point de rendez-vous pour les rebelles ? Et ces livres sur les Jours Obscurs... Que faisaient-ils là, au fond de ces caisses ? Il y a deux sortes de rebelles. D'un côté, il y a le petit peuple, qui meurt de faim et qui se révolte ouvertement. D'un autre côté, il y a les intellectuels, qui restent chez eux au lieu de participer aux manifestations, mais qui préparent la révolution en secret. Cette catégorie-là est évidemment la plus dangereuse, et il semblerait que j'aie trouvé un nid de rebelles de cette sorte-là dans la bibliothèque.

Ils étaient cinq. Cinq Pacificateurs plus ou moins cruels, plus ou moins obéissants, plus ou moins forts. Cinq Pacificateurs comme tous les autres, à un détail près : ils savaient lire. Cela pouvait sembler étrange, mais beaucoup de soldats de Snow étaient analphabètes. C’étaient des brutes, des bêtes qui faisaient ce qu’on leur demandait sans réfléchir. Je les méprisais, et je ne le cachais pas. Les Pacificateurs que j’emmenais avec moi appartenaient à une sorte moins détestable : c’étaient de bons soldats, durs comme du fer, loyaux, et assez intelligents pour savoir qu’il valait mieux ne pas me désobéir. Leurs uniformes blancs étaient aveuglants sous le timide soleil d’hiver. Ils me suivaient en silence, aux aguets. Arrivée devant la bibliothèque, je leur fis signe d'attendre et entrai seule. Une gamine blonde, sans doute la fille de la bibliothécaire, était assise derrière le comptoir. Lorsqu'elle leva les yeux vers moi, j'avançai d'un pas et demandai : Lena Grant? Voix sèche et autoritaire. Regard de glace. Elle était mignonne, la petite, et elle avait l'air innocente... Mais je n'étais pas là pour ça. Ici et maintenant, je n'étais pas Aileen, mais un soldat aux services de Snow. Juste une marionnette. Je n'avais donc pas le droit d'avoir mes propres pensées. En temps de révolution, tout le monde peut être un ennemi. Même une fille comme Lena. Vous êtes en état d'arrestation pour détention de documents interdits et activités illégales. Annonçai-je simplement. Puis, j'ouvris la porte. Trois Pacificateurs entrèrent. Ils étaient chargés de fouiller la bibliothèque et de m'apporter tous les livres, journaux intimes et autres documents compromettants. Les deux autres resteraient dehors pour garder le bâtiment et empêcher toute personne suspecte de s’échapper. Mes hommes se dispersèrent rapidement, et je restai seule avec Lena. Je suis chargée de vous interroger. Si vous êtes aussi intelligente que vos amis le prétendent, vous allez répondre correctement à mes questions pour éviter de me contrarier. Dis-je d’une voix mortellement douce. Je repoussai les livres qui se trouvaient sur une table. Ils tombèrent par terre, sans doute abîmés, mais je m'en fichais. J'attrapai deux chaises et les positionnai face à face autour de la table. Je m'assis sur l'une d'elles, marchant en passant sur les livres. D'un geste, j'invitai Lena à venir s'asseoir sur l'autre chaise. Je sortis mon carnet et un stylo, ainsi que mon révolver, que je posai bien en évidence devant moi. Un léger sourire flottait sur mes lèvres. Je sentais que j'allais bien m'amuser.
Revenir en haut Aller en bas
Invité



MessageSujet: Re: Les Rimes du Capitole (Chapitre 1, Tome 1) : Mieux vaut violence que connaissance ◘ AILEEN & LENA   Dim 12 Fév - 17:21

    La silhouette est altière, les cheveux blonds et le visage inconnu. Je n'ai jamais vu cette femme, et j'ai la certitude que c'est une chance. Ce qui veut donc dire que cette fichue notion plus qu'abstraite que nous recherchons tous n'est plus de mon côté. Avant que la lourde porte de bois ne se referme complètement, j'ai le temps d'entrapercevoir des uniformes blancs. Dommage que ce ne soit pas le blanc apaisant de la neige, mais celui terrifiant d'éclat des pacificateurs.
    -Lena Grant ? demande la femme avec une certaine rudesse.
    Il me paraît évident qu'elle connaît déjà la réponse, mais j'approuve tout de même d'un hochement de tête. Je n'ai pas le temps de lancer mon sempiternel "Je peux vous aider ?" que déjà elle continue de la même voix insensible :
    -Vous êtes en état d'arrestation pour détention de documents interdits et activités illégales.
    Je n'ai pas besoin de cligner des yeux quelques secondes, l'air abasourdi, pour que l'information parvienne à mon cerveau. Je comprends tout de suite qui, pourquoi, peut-être pas comment. Mais j'ai beau être vive d'esprit, je reste sans conteste humaine et l'agent de Snow n'a pas fini sa phrase que je suis envahie par une bouffée de panique. Mon rythme cardiaque accélère soudainement, la chaleur afflue sans que je puisse l'arrêter, mes pensées s'embrouillent, je me sens perdre pied. Je m'efforce de respirer profondément, je sais que cette crise doit s'arrêter, et vite. Cette belle journée est en train de tourner au cauchemar, mettant en danger ma vie, celle de mes parents, et sans doute de plusieurs de mes clients. Mes clients ? Leurs visages défilent dans mon esprit a une vitesse effroyable, j'ai l'impression que mes jambes ne me soutiennent plus. Et si c'était l'un d'eux qui m'avait trahi ? Mes mains sont moites, ma respiration se fait de plus en plus difficile. A la panique s'ajoute la colère. Je n'ai jamais été confrontée à une situation pareille, je ne sais pas comment réagir. Je sens la réalité s'éloigner, la terreur me gagner. Je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas quoi faire !

    Si. Si, je sais quoi faire. "Les attaques, manifestations et moyens de les combattre", du docteur Andrew Copper, premier rayon à droite en entrant, étagère "Santé". Lu l'année dernière durant une chaude soirée d'été, blottie sous un chêne quelque part dans la forêt. Chapitre 6 : "Les Attaques de Panique". Dr Copper conseille, en présence d'une personne victime de cette crise, de l'amener à l'écart, la sécuriser, l'aider à reprendre le contrôle de sa respiration. Bon. J'ai pour l'instant le contrôle de mes souvenirs, c'est déjà ça. Une sueur froide coule le long de mon dos, je frissonne. Qui serait susceptible de m'isoler et de me rassurer ? Une seule personne est présente ici, et ne risque pas de m'aider. La meilleure chose à faire serait certainement de me rouler en boule comme un petit animal, de fermer les yeux et de m'enfermer dans mon monde le temps que la crise passe, mais ce comportement passerait pour très suspect. J'ai l'impression d'étouffer. Moi qui ai toujours eu un sang-froid presque inhumain, pourquoi suis-je dans cet état-là ? Ah oui. Je suis humaine, c'est vrai. Et je dois me calmer. Les yeux fixés sur la première chose qui croise mon regard, à savoir un vieux livre jaunâtre qu'éclaire un rayon de soleil hivernal, je me force à inspirer. De l'air, de l'air, de l'air. A expirer. Je sens mon ventre gonfler et dégonfler, la douleur sourde qui y régnait s'échapper peu à peu. Je force mes mains à cesser de trembler, mon coeur à battre plus calmement. Mes pensées sont toujours confuses, l'impression que mes jambes sont toutes engourdies et qu'elles ne pourront plus jamais bouger ne m'a pas quitté, mais il me semble que je vais mieux. Oui, j'en suis sûre. Presque. Du moins, je suis suffisamment rattachée à la réalité pour voir le spectacle qui s'offre à moi. Un pacificateur, et il n'est sans doute pas le seul, est en train de mettre ma bibliothèque à feu et à sang. Il jette tous les livres d'un rayon à terre, cherchant apparemment s'il n'y en aurait pas d'autres cachés derrière, sondant le bois pour trouver un inexistant compartiment secret. Il s'imagine quoi, que je suis une rebelle confirmée connaissant toutes les techniques de dissimulation possibles et imaginaires ? Apparemment oui. Mes yeux s'arrêtent sur quelques bouquins à terre, sur lesquels l'homme marche. Sans se soucier d’abîmer les possessions d'une autre personne que lui-même, le grand pacificateur respecté de tous qui se croit tout permis. Cette vision et la rage qui l'accompagne achèvent de me réveiller, et j'ai retrouvé contact avec la réalité lorsque la femme blonde déclare d'une voix doucereuse :
    -Je suis chargée de vous interroger. Si vous êtes aussi intelligente que vos amis le prétendent, vous allez répondre correctement à mes questions pour éviter de me contrarier.

    Curieusement, la première chose qui me vient à l'esprit n'est pas qu'elle soit indéniablement plus dangereuse que tous les pacificateurs du 7 réunis, ou que l'on ait donné l'ordre à quelqu'un de pareil de s'occuper d'une gamine aussi inoffensive que moi. C'est qu'elle ait fait allusion à des "amis". Voyons voir. Parmi tous les gens à qui j'ai déjà adressé la parole, qui me considère comme son amie ? Et surtout, qui est-ce que je considère comme mon ami ? Il y a bien évidemment Maël, mais je vois mal comment il aurait pu lui dire que j'étais intelligente étant donné qu'il ne vit pas ici. Même chose pour Kyle, que je peux sans doute considérer lui aussi comme un ami. Au 7, je suis très proche de Siloë, mais s'il y a bien quelqu'un qui n'irait pas bavarder avec une femme de main de Snow c'est bien elle. Qui donc ? Sans doute des imbéciles de l'école, qui s'imaginent pouvoir raconter des choses sur moi au premier étranger qui passe sous prétexte que nous sommes dans la même classe. Et qui disent que je suis intelligente puisque j'écoute vaguement le professeur lorsqu'un sujet m'intéresse, et qu'en conséquence je réussis bien mes interrogations. Personnellement, je ne pense pas que l'on puisse juger le savoir et l'ingéniosité en fonction d'un bulletin scolaire, mais à chacun sa vision des choses. Apparemment, mon avis concernant le développement de la raison diverge tout autant des autres que mon opinion sur la manière de traiter un livre, au vu de la façon dont la soldate, désormais seule avec moi, vient de jeter à terre quelques bouquins de philosophie. Je la regarde apporter deux chaises près de la table qu'elle vient de dégager, aplatissant au passage quelques reliures sous ses semelles. Un mouvement autoritaire de la main, une arme pour preuve indéniable de supériorité, un sourire cruel. C'en est trop. Je bondis de ma chaise, me dirige vers la table, et sans un regard pour ma future tortionnaire me baisse pour ramasser les livres. Je défroisse soigneusement les pages, dépoussière les couvertures, empile sur le comptoir. Je prends tout mon temps. Chaque minute, chaque seconde passée à faire mon petit ménage est une seconde gagnée pour trouver un moyen de me sortir de là. Et une seconde n'est pas de refus vue la difficulté de la chose.

    Je peux bien évidemment tout nier, mais les pacificateurs vont certainement finir par trouver les fameux "documents interdits" vu le soin qu'ils apportent à chercher chaque cachette. Et dans ce cas, que pourrai-je faire ? Dire que je ne sais pas ce que c'est, ce qu'ils font là, que je n'ai rien à voir avec ça ? La faute se reporterait sur ma mère si par miracle on me croyait. Ma mère, sans doute bonne menteuse, mais pas très imaginative (du moins ne m'a-t-elle jamais fait la démonstration de la partie la moins raisonnable de son esprit). Il est vrai que c'est certainement sa faute si j'ai trouvé tous ces livres et journaux, mais l'accuser, ou faire de telle sorte qu'on l'accuse, reviendrait à sacrifier mon père dans le même temps, ce qui est hors de question. Je perdrai mes parents, ma maison, et sans doute la vie dans le même temps. Je peux peut-être accuser les rebelles, dirent qu'ils m'obligent à travailler pour eux et à entreposer tout ce qui pourrait leur servir. Dire qu'ils menacent de tuer ma famille si je n'obéis pas, on y croirait peut-être. Ou peut-être pas. Il faudrait que je décrive les rebelles qui viennent me harceler. Inventer des personnages serait ridicule, et je me vois mal accuser des personnes innocentes. Encore moins accuser ceux dont je soupçonne réellement les agissements rebelles. Cette solution là est donc à supprimer aussi. Quoi d'autre ? Dire que nous avons entreposé tous ces documents pour faire un autodafé à la fin des festivités du maire ? C'est tout de même un peu trop tiré par les cheveux, même si ce serait bien le genre de cet imbécile de brûler des livres pour montrer son soutien au Capitole. Et de toute façon, ils verraient bien dans le programme de la semaine qu'aucun autodafé n'avait été prévu (Et même si le maire avait envisagé cette idée ridicule, ma mère aurait su le convaincre de ne rien en faire. Je pense qu'elle préférerait presque m'enterrer vivante plutôt que voir des dizaines et des dizaines de livre périrent dans les flammes).

    J'ai fini mon petit rangement, et je ne suis pas plus avancée. Je me trouverai bien une autre occupation, mais j'ai bien peur que le revolver finisse par quitter la table où il est tranquillement allongé pour finir pointé vers moi. Je m'assieds donc face à la femme, qui a sorti un bloc-notes et un stylo. Je la fixe quelques instants, ne sachant trop que dire, lisse ma jupe, et après une grande inspiration finis par déclarer d'un ton léger :
    -Ce sera un plaisir de répondre à vos questions Madame, mais si vous le permettez j'aimerais d'abord connaître les réponses aux miennes. Ne vous inquiétez-pas, c'est très bref. Je voudrais tout d'abord savoir qui vous êtes, car je trouve très désagréable de bavarder avec quelqu'un dont on ignore tout, et ensuite ce que vous aimeriez boire. Je peux vous proposer du lait, chaud ou froid, selon votre convenance, du thé, et même du café ! achevé-je avec une joie à peine feinte.
    Après tout, c'est la première fois depuis des années que nous en avions dans notre placard. J'adopte l'expression de la parfaite petite hôtesse, me doutant bien que mon interlocutrice refusera la moindre boisson, mais espérant repousser aussi loin que possible le moment de commencer l'interrogatoire qui peut me coûter la vie.
Revenir en haut Aller en bas
Invité



MessageSujet: Re: Les Rimes du Capitole (Chapitre 1, Tome 1) : Mieux vaut violence que connaissance ◘ AILEEN & LENA   Mer 15 Fév - 13:36


Quand je partais en mission, je n'étais plus Aileen. Je n'étais plus cette femme douce et aimante qui vivait avec son mari au district deux. Je n'étais plus la grande soeur protectrice de Rosie. Je n'étais plus l'âme solitaire qui aimait chanter, assise sous un arbre. Lorsque je travaillais pour Snow, je n'étais plus humaine. Rien, ni mes propres pensées, ni mes émotions, ni même mon nom ne m'appartenait encore. Une machine à tuer, une ombre, l'éclat froid d'une arme, une tempête silencieuse mais violente, un feu dévastateur : c'était ainsi que les gens me voyaient. Une créature sortie tout droit des Enfers qui marquait leur vie au fer rouge, qui détruisait leur foyer, leurs rêves et leurs illusions de sécurité. Cette réputation me plaisait, et je la cultivais soigneusement. Elle me valait le respect des Pacificateur et l'approbation du Président. C'était elle qui m'assurait ce salaire que je ne savais pas comment dépenser, elle qui me protégeait. Mon bouclier. Ma prison. Aujourd'hui encore, j'allais laisser Aileen dans ma chambre et sortir sous le masque du Général Carter. Mon uniforme, mes armes : tout était là pour m'aider à bien jouer mon rôle. A vrai dire, je commençais même à aimer ça. Le travail que je devais effectuer n'était que pure routine. Une troupe de Pacificateurs pourrait parfaitement s'en charger, mais je ne leur faisais pas confiance. J'avais un... appelons ça un talent... pour interroger les gens et leur extorquer toutes les informations que je voulais. La bibliothécaire et sa fille ne me résisteraient sans doute pas bien longtemps. Je souris, satisfaite. Lorsque j'entrai, une clochette tinta brièvement. La jeune fille derrière le comptoir leva les yeux vers moi. Tellement jeune, tellement petite... et déjà une rebelle ? Possible. « Lena Grant ? » Demandai-je sèchement, même si je connaissais déjà la réponse. La gamine hocha la tête, visiblement surprise. « Vous êtes en état d'arrestation pour détention de documents interdits et activités illégales. » Je ne faisais que suivre les ordres, et cela se reflétait dans ma voix : froide, insensible, distante. Je regardai la gamine de haut, méprisante. Je n'avais encore rien fait, pratiquement rien dit, mais Lena avait déjà l'air complètement déboussolée et paniquée. Il est tellement facile, presque trop facile, de faire peur aux enfants... Je m'attendais presque à la voir s'évanouir lorsqu'elle pâlit et crispa inconsciemment les poings. Paradoxalement, cette vision ne me fit pas pitié, mais me déçut. Etait-ce donc ça, mon adversaire ? Une fille terrorisée ? J'étais presque dégoûtée. Où était passée l'intellectuelle brillante et passionnée, la rebelle en bourgeon qu'on m'avait décrite ? Je lâchai un soupir et lui laissai le temps de se reprendre. Trois Pacificateurs entrèrent dans la bibliothèque. Ils connaissaient les ordres et se mirent aussitôt à fouiller les rayons de fond en comble, sans respect pour les livres. J'eus un petit pincement au coeur. J'aimais lire. Aussi étrange que cela puisse paraître, j'adorais me plonger dans l'un de mes amis d'encre et de papier, caresser les pages, humer l'odeur caractéristique qu'ils dégageaient, me perdre dans leur monde fantastique... J'aimais ça dans mon autre vie. Pas maintenant. Reprends-toi, Aileen. Me dis-je sévèrement. Il fallait que je me concentre sur mon objectif, à savoir : interroger la petite Lena, qui semblait s'être reprise. Les yeux grands ouverts, l'air bouleversée, elle observait les Pacificateurs qui mettaient sa chère bibliothèque à sac. Il était temps de la ramener à la réalité. « Je suis chargée de vous interroger. Si vous êtes aussi intelligente que vos amis le prétendent, vous allez répondre correctement à mes questions pour éviter de me contrarier. » Déclarai-je froidement. Elle me regarda en fronçant les sourcils. Qu'est-ce qui se passait dans sa petite tête ? J'aurais payé cher pour le savoir. Je la dévisageai à mon tour avec l'air d'un chat qui guette sa proie. Allait-elle enfin m'offrir un peu de résistance, un petit divertissement ? Apparemment, non. Alors, je vidai une table de ses livres, sans me soucier de les voir tomber par terre, et disposai deux chaises autour de mon bureau improvisé. Je m'assis calmement et posai mon arme devant moi. Allait-elle craquer ? Une seconde passa... Puis une autre... Et enfin, enfin, elle daigna faire quelque chose. Elle bondit de sa chaise et se dirigea vers moi. Je pensais qu'elle allait menacer, ou crier, ou même essayer de me frapper. Cela aurait été amusant... Mais non, elle se contenta de ramasser ses livres chéris tombés par terre et d'en défroisser les pages. Un par un, lentement, elle les posa sur le comptoir après les avoir réparés. Je l'observai pendant un moment avec un petit sourire, puis je soupirai, moqueuse: « Comme c'est émouvant. » Je secouai la tête, feignant l'attendrissement. Puis, je me penchai pour ramasser un livre à mon tour. J'en défroissai soigneusement les pages. C'était un beau livre, avec une couverture en cuir vert. « Vous savez... j'aime les livres. » Dis-je sur le ton de la confidence. Je donnai une petite tape affectueuse sur le volume entre mes mains. Puis, je sortis un briquet. « Et j'aime aussi le feu. » Ajoutai-je en affichant un petit sourire cruel. « Malheureusement... » J'actionnai le briquet et approchai la flamme de la couverture du livre. « Les deux ne vont pas très bien ensemble, n'est-ce pas ? » Je tenais le livre au-dessus de la flamme, juste assez près pour que la couverture commence à roussir, dégageant une odeur immonde. Juste assez près pour que cette fichue gamine comprenne enfin la menace que mon briquet et moi représentions pour sa stupide bibliothèque.

« Méchante » n'était pas le mot qui convenait pour décrire mon caractère. Ni « sadique », ou « cruelle ». Tout ça, ce n'était pas moi. Pourtant, je savais jouer ce rôle à la perfection. Parfois, j'y croyais presque moi-même. Pendant que Lena terminait son rangement, je me mis à jouer avec mon révolver. Rien de bien méchant, mais juste ce qu'il fallait pour convaincre la petite qu'elle devait cesser son cinéma. Elle finit par s'asseoir face à moi. Je m'emparai de mon bloc-notes et d'un stylo dont l'encre était rouge comme le sang. C'était ma couleur préférée, et cela semblait intimider mes victimes. Tout, dans mon attitude, mes accessoires, tout était soigneusement calculé pour dégager une impression de menace. La gamine lissa sa jupe. Je me taisais, et j'attendais. J'avais appris que parfois, le silence est le meilleur moyen pour faire parler les gens. Il les inquiète, alors ils s'efforcent de le combler avec leurs paroles. « Ce sera un plaisir de répondre à vos questions Madame, mais si vous le permettez j'aimerais d'abord connaître les réponses aux miennes. Ne vous inquiétez-pas, c'est très bref. Je voudrais tout d'abord savoir qui vous êtes, car je trouve très désagréable de bavarder avec quelqu'un dont on ignore tout, et ensuite ce que vous aimeriez boire. Je peux vous proposer du lait, chaud ou froid, selon votre convenance, du thé, et même du café ! » Bon, d'accord, mes informateurs avaient raison. Cette petite était spéciale. Elle avait non seulement l'audace de me poser des questions, mais elle osait aussi me proposer du thé, comme s'il s'agissait d'une simple visite amicale ! Enfin, le jeu commençait à devenir intéressant. « Tout ce que vous devez savoir de moi, c'est que je suis la personne qui pose les questions, ici. » Répondis-je d'un ton glacial en la toisant d'un air mauvais. « Vous m'avez déçue, Lena Grant... » Poursuivis-je d'une voix plus douce qui obligeait mon interlocutrice à s'approcher de moi pour tout entendre. « Je croyais que vous seriez assez futée pour vous taire et ne pas jouer à la petite insolente... et j'ai pourtant bien précisé qu'il vaut mieux ne pas me contrarier, tsss... » D'un doigt, je caressai amoureusement mon révolver. « Si vous tenez absolument à savoir mon nom... Je m'appelle Aileen Carter. » Je ne lui disais pas ça pour lui faire plaisir. Au contraire, j'étais curieuse de savoir si mon nom lui dirait quelque chose... si elle connaissait ma réputation. « Je suis sûre, Mademoiselle Grant, qu'on vous a déjà dit que nous, les habitants du Capitole, nous ne buvons que du sang. Je me dois donc de décliner votre offre. » Ajoutai-je avec une politesse ironique en réponse à sa proposition. Comment allait-elle réagir ? Tout ce que je voulais, c'était de l'énerver, de la pousser dans ses retranchements. L'asticoter pour qu'elle cède et me révèle tout. Je laissai planer le silence pendant un bon moment, me contentant de fixer intensément Lena. Un Pacificateur s'approcha. Il tenait un petit tas de livres, qu'il déposa devant moi. Je pris le premier et le feuilletai. Il s'agissait d'un journal intime. Dans le deuxième, il y avait des dessins de toutes sortes de machines de guerre. Je remerciai l'homme d'un hochement de tête. Il se retourna, prêt à partir, mais je le retins. « Attendez. Je crois qu'il serait amusant d'inviter la mère de cette jeune fille. Vous la trouverez sans doute à l'hôtel de ville. » Il s'en alla au pas de course. Je me tournai vers Lena avec un petit sourire amusé. « En attendant votre mère, vous pourriez peut-être me parler de ces fameux livres ? » Suggérai-je presque avec gentillesse. Il n'y avait rien de mieux pour mettre la pression qu'une mère, un enfant ou un amant menacé. J'avais presque pitié de cette pauvre petite. Elle ne savait sans doute pas que notre petite rencontre allait changer sa vie à tout jamais. J'avais le droit de vie ou de mort sur elle, et j'avais bien l'intention de le lui faire savoir.
Revenir en haut Aller en bas
Invité



MessageSujet: Re: Les Rimes du Capitole (Chapitre 1, Tome 1) : Mieux vaut violence que connaissance ◘ AILEEN & LENA   Lun 27 Fév - 17:33

    Je me penche une nouvelle fois. Je n'aime pas ça. J'ai le sentiment d'être plus vulnérable ainsi baissée. Inférieure à cette femme aussi, comme si j'étais forcée de m'incliner devant elle. Il est vrai que je lui suis inférieure, hiérarchiquement du moins. Physiquement aussi. Mais mentalement, je peux me permettre d'en douter. Je ramasse le livre, et me relève tranquillement. Je remets en place les pages qui ont été cornées dans leur chute, examine soigneusement la reliure, puis la couverture. C'est un vieux livre, un des plus vieux que nous ayons dans la bibliothèque, recouvert d'un cuir au bleu profond. J'en respire l'odeur, délicieuse mêlée à celle des pages jaunies mais pleines de souvenirs. J'y perçois même les effluves du parfum de ma mère, le même qu'elle portait dans ses jeunes années et qu'elle a pu s'offrir grâce à la générosité intéressée du maire. Je caresse du doigt les lettres en relief, qui forment le nom d’Épicure. Il n'est pas étonnant que ce soit l'odeur de ma mère qui se dégage de ce livre. Non seulement je ne laisse jamais traîner la moindre chose, surtout lorsque la chose en question est aussi précieuse que ce livre-là, mais en plus je n'aurai jamais eu l'envie de relire Épicure. Je trouve les livres de philosophie intéressant, mais l’Épicurisme m'a toujours laissée un peu perplexe. Je l'ai lu il y a un peu plus de deux ans, et j'avais décidé de le relire lorsque quelque chose dans ma vie changerait, de façon à voir les choses sous un autre angle, et peut être mieux les comprendre. Mon quotidien étant resté aussi monotone qu'habituellement, je n'ai pas envisagé de m'y replonger une seule fois. Quant à ma mère... Sans doute a-t-elle décidé de conseiller aux habitants du district 7 de chasser définitivement de leur vie toute forme de plaisir qui ne leur est pas nécessaire. Ça ne risque pas d'être bien difficile, étant donné qu'ils n'ont pas de formes de plaisir tout court. Mais bon, au moins parviendront-ils à l'ataraxie, cette histoire de bonheur modéré tout simplement ridicule selon moi. Supprimer les passions pour supprimer la souffrance ? Personnellement, je préfère n'avoir que quelques jours de bonheur dans ma vie, mais un bonheur pur, absolu, inégalable, plutôt que du bonheur une vie entière mais limité et désespérément contenu. Évidemment, Épicure ne formule pas les choses ainsi. Mais en simplifiant toute sa doctrine, c'est ainsi que je l'ai comprise. Peut-être ne suis-je simplement pas assez mature pour comprendre sa vision du bonheur.
    -Comme c'est émouvant.
    Je tourne la tête, le visage impassible. Je ne veux peut-être pas un bonheur modéré, mais je suis plutôt douée pour contenir mes émotions (Excepté lorsqu'une crise de panique m'assaille, ce qui, d'après les statistiques, n'est censé arriver qu'une fois dans une vie. Nous pouvons donc conclure qu'à partir de maintenant je pourrais toujours contrôler mes sentiments, ou du moins leur expression). La pacificatrice, si on peut l'appeler ainsi, secoue la tête comme si rien ne la touchait plus au monde que me voir prendre soin de mes livres. Dommage que ses yeux n'aient pas pour autant gagné en chaleur, et que sa voix suinte autant l'ironie, on y aurait presque cru. Comme je l'ai fait quelques instants plus tôt, elle se penche pour ramasser un des livres, en cuir vert cette fois-ci. Une traduction de Platon. La couverture me paraît plus récente que celle d’Épicure, mais est certainement elle aussi vieille de plusieurs centaines d'années. Il est donc infiniment précieux, et je dois me retenir pour ne pas l'arracher des mains de la femme (Ce qui m'aurait sans doute valu autre chose arraché en retour, un cœur par exemple. Après quelques informations, évidemment).


    -Vous savez.... j'aime les livres,
    murmure-t-elle.
    Étrangement, bien que son air paraît une nouvelle fois peu sincère, j'ai la certitude qu'elle ne ment pas. Son regard n'est toujours pas plus rassurant, mais il y a quelque chose dans son visage qui s'est détendu, apaisé. Quelque chose d'infime, mais suffisant pour que je prenne pleinement conscience que oui, cette femme a une vie après avoir torturé une dizaine de personnes en une demi-heure. "Peut-être lit-elle un bon roman assise sur le cadavre d'un gamin de six ans" ai-je envie de penser, mais je ne suis pas suffisamment bornée pour ça. Je sais bien qu'elle est humaine, capable de compassion et d'affection. Il est possible qu'elle ne fasse ce métier que pour sauver sa famille. Il est possible que chez elle, après avoir assassiné un homme, elle ait envie de mourir à son tour tant elle a honte de ces actes. Mais c'est tout sauf certain, et ce n'est certainement pas à moi de m'attendrir. A peine ai-je pensé cela qu'elle sort un briquet. On dirait que la certitude s'est encore amoindrie.
    -Et j'aime aussi le feu. Malheureusement... Les deux ne vont pas très bien ensemble, n'est-ce pas ?
    Mon cœur cogne violemment contre ma poitrine, alors que la flamme du briquet qu'elle vient d'actionner caresse le cuir vert. Le cuir vert qui perd à une vitesse folle son éclat émeraude, rougissant quelques infimes secondes avant de noircir. C'est un morceau minuscule qui tombe en lambeaux, accompagné d'une odeur détestable, mais c'est comme si elle avait brûlé tout le livre. Toute la bibliothèque. Comme si elle m'avait brûlée moi. Elle achève son petit jeu, très réussi pour ce qui est de montrer -de nouveau- sa supériorité. Pour ce qui est de me faire sortir de mes gonds c'est raté. Mais alors que je ramasse un nouveau livre, je ne peux m'empêcher de rajouter mon grain de sel :
    -Vous savez, Platon a vécu il y a presque 3000 ans, et ce livre est né il y a au moins 500 ans, peut-être plus. On ne sait pas exactement où. Peut-être dans une des écoles de traduction de Tolède, en Espagne, où les arabes ont fait redécouvrir aux européens leur propre philosophie mille ans après. Il a vécu des guerres et des voyages, il est passé parmi des dizaines, des centaines de mains, il est le responsable d'heures de réflexion et de méditation. Il est mille fois plus savant que vous et moi, et mille fois plus précieux. Vous ne pensez pas qu'il fait partie du patrimoine de notre monde ? Je ne sais pas si le président Snow est un amateur de livres anciens, mais je suppose qu'il possède une bibliothèque bien remplie. Et je ne suis pas certaine qu'il apprécierait que l'on brûle une œuvre pareille, de sa bibliothèque comme d'une autre. Car tout ce qui nous appartient est la possession de Panem, non ? Et Panem ne souhaiterait pas voir son passé, ou du moins le passé de ses anciens voisins, partir en flamme, j'en suis certaine.
    Mon discours ne changera en rien l'opinion de l'agent de Snow, mais je peux rêver. Le rêve est-il une source de plaisir inutile ? Sans doute. Épicure n'apprécierait pas, mais comme je n'apprécie pas Epicure, tout va pour le mieux.

    Les minutes s'égrènent, inlassables, désespérantes, rythmées par la vieille pendule. Un nouvel héritage quelque peu inutile de nos grands-parents, à qui il arrive de s'arrêter sans raison. Pourquoi le temps, lui ne veut-il pas s'arrêter ? Toutes les solutions qui me viennent en tête pour me sortir de cette affaire ont des dizaines d'inconvénients, aussi recherchées soient-elles. Elles deviennent de plus en plus saugrenues et irréalisables à mesure que le temps passe. Je pourrai essayer de ralentir mes moindres gestes, de façon à gagner encore peu de temps, mais ça finirait par se retourner contre moi. A peine cette pensée m'a-t-elle traversé l'esprit que l'agent de Snow commence à s'amuser avec son revolver. Pendant quelques secondes, je regarde l'arme tournoyer entre ses doigts habiles, puis esquisse un léger sourire avant de ramasser le dernier livre. L'avertissement est clair, je dois me presser, et ce n'est certainement pas l'idée de commencer l'interrogatoire qui me réjouit. Juste l'idée que même ça, jouer avec cette arme, j'en suis incapable. D'abord dans son premier sens, parce que l'adresse n'est certainement pas une de mes caractéristique, mais aussi dans sa visée plus abstraite, dans son idée de jouer avec la mort. Alors que je dépose le recueil de contes philosophiques sur les autres livres, je prends conscience que je n'ai jamais vraiment cherché à réfléchir à la mort. Pourquoi y penser ? Elle rôde déjà suffisamment sur Panem.
    Je finis par m'asseoir face à la femme. Toujours cet air de supériorité et ces yeux de glace, ce revolver menaçant. Il y a ce stylo rouge aussi. Mais voilà qui est original, rouge comme la colère, le sang et le triomphe. On voit qu'elle va chercher loin ses idées pour effrayer ses victimes.
    -Vous saviez que la couleur rouge a de très nombreuses significations ? On la connaît surtout pour l'amour et le sang, mais elle représente également nos besoins essentiels.
    Tiens, voilà qu'on retourne a l'idée de "besoin essentiel", de tout ce qui nous est utile. Épicure doit être heureux que je réfléchisse autant à sa doctrine aujourd'hui.
    -Et selon moi, ce que recherche l'homme en priorité c'est la vie. Il s'évertue perpétuellement à survivre dans son monde, il veut s'éterniser, perdurer, pour qu'on ne l'oublie pas il est prêt à sans cesse résister. Il veut demeurer sur cette planète ingrate. C'est ridicule, mais c'est notre nature. Je me demande si vous avez choisi cette couleur pour symboliser votre envie de survivre, ou provoquer celle de vos victimes, les poussant ainsi à tout vous révéler dans l'espoir d'avoir la vie sauve.
    Je tourne la tête vers la fenêtre, perdue dans mes pensées. L'idée de trouver de l'aide dans la rue me traverse brièvement, mais comme d'habitude de lourds rideaux m'en cache la vue. Je baisse les yeux avant de reprendre la parole de mon ton d'hôtesse le plus agréable :
    -Ce sera un plaisir de répondre à vos questions Madame, mais si vous le permettez j'aimerais d'abord connaître les réponses aux miennes. Ne vous inquiétez-pas, c'est très bref. Je voudrais tout d'abord savoir qui vous êtes, car je trouve très désagréable de bavarder avec quelqu'un dont on ignore tout, et ensuite ce que vous aimeriez boire. Je peux vous proposer du lait, chaud ou froid, selon votre convenance, du thé, et même du café !
    La pacificatrice paraît étrangement ravie. Je suppose que les gens ne réagissent pas de la même façon d’habitude, ils préfèrent sans doute murmurer d’une voix éteinte que oui, ils vont lui obéir sans discuter et répondront avec sincérité à toutes ses questions. Ou alors ils sont tellement paniqués que leurs lèvres sont incapables de laisser franchir le moindre gémissement.
    -Tout ce que vous devez savoir de moi, c'est que je suis la personne qui pose les questions, ici.
    « Oh, je ne l’avais pas compris » me dis-je en me retenant avec difficulté de lever les yeux au ciel. Son regard à elle est hostile. Peut-être qu’elle apprécie un peu de changement et qu’elle rie intérieurement de mon insolence, mais son plaisir est sans doute particulièrement sadique.
    -Vous m'avez déçue, Lena Grant… Je croyais que vous seriez assez futée pour vous taire et ne pas jouer à la petite insolente... et j'ai pourtant bien précisé qu'il vaut mieux ne pas me contrarier, tsss...
    Sa voix est à peine audible, et je ne peux m’empêcher de me pencher légèrement par-dessus la table pour saisir ses paroles, alors qu’elle caresse son revolver. Comme elle caresserait la joue d’un amant, les cheveux d’un enfant. Le pelage d’un chat. Considère-t-elle son arme comme un animal de compagnie, le nourrissant de munitions et du bonheur de toucher sa cible ? Je me mords la lèvre pour ne pas sourire tant cette pensée est ridicule. Mais après tout, elle pourrait très bien être vraie. Les maladies dont sont atteints les gens sont parfois bien étranges.
    -Si vous tenez absolument à savoir mon nom... Je m'appelle Aileen Carter. Je suis sûre, Mademoiselle Grant, qu'on vous a déjà dit que nous, les habitants du Capitole, nous ne buvons que du sang. Je me dois donc de décliner votre offre.
    Autant j’ai pu retenir mes pupilles de se tourner vers le plafond et mes lèvres de s’étirer, autant le rire bref et clair qui quitte ma bouche est incontenable. Aileen Carter. Aileen Carter ! Il y a tellement de rumeurs démentes sur cette femme qu’à peu près tout le monde doutait de son existence. Aileen Carter, c’est un peu celle qui a remplacé la vilaine sorcière dans les contes pour enfants. Et ce n’est même pas ironique, j’ai déjà entendu des parents menacer leurs enfants d’aller chercher Aileen Carter s’ils désobéissaient. Je me demande pourquoi elle est aussi connue. Un agent, ne devrait-ce pas rester dans l’ombre, être discret pour mieux servir ? Mais bon, il est vrai qu’un nom à lui tout seul peut-être très utile lorsqu’on y associe une certaine réputation. Je me demande brièvement si Aileen Carter existe vraiment, si ce n’est pas un nom de code qu’utilisent toutes les femmes Pacificatrices en missions importantes, mais je pense que c’est vraiment le nom de cette femme. Aileen Carter. J’ai du mal à y croire ! D’après les légendes, un monstre de cruauté qui, effectivement, ne boit que du sang, a construit l’abri de ses chiens féroces avec des os humains et a ouvert un restaurant dans les sous-sols du Capitole où l’on ne sert que de la chair humaine. Mon hypothèse du revolver comme animal de compagnie serait certainement approuvée par les conteurs du village. Je laisse un demi-sourire détendre mon visage, et déclare tranquillement :
    -C’est bien dommage que vous ne soyez pas venue deux jours plus tôt, vous auriez pu non seulement assister en direct à l’agonie d’une délicieuse petite fille, mais en plus goûter le peu du sang qu’il lui restait. Je suis désolée pour vous que le président Snow ne vous ait pas affectée ici plus tôt, dis-je d’un air dépité.
    J’ai beau jouer à son petit jeu de façon aussi détachée que possible, écartant la raison des sentiments, je sens mon cœur se serrer à la pensée de la pauvre gamine morte de manière terriblement injuste, comme bien souvent. Ellen avait six ans, sa mère avait voulu la nourrir en volant quelques fruits sur un étal du marché, elle n’a pas été suffisamment discrète. Ca lui a valu quelques coups de fouets, rien de suffisamment intimidant pour qu’elle ne réessaye pas en voyant sa fille dépérir. Pour que le message passe mieux la seconde fois, un Pacificateur avait utilisé Ellen comme moyen de pression, la frappant violemment, sans doute plus que ce qu’il n’avait pas prévu. Son agonie a été interminable.

    Un Pacificateur s’approche, et je lui adresse le regard le plus meurtrier que j’ai en réserve. Il ne m’accorde pas un regard, tout entier consacré à sa tâche, à savoir apporter les documents compromettants à sa supérieure. Il le fait avec brio, déposant une pile respectable devant Mrs Carter. Elle commence à les feuilleter, et alors que j’observe les couvertures, le souvenir de leur contenu commence à se mêler aux images de la mort d’Ellen et aux légendes sur ma tortionnaire, donnant naissance à des histoires monstrueuses. « Peut-être devrai-je écrire des livres d’horreur» me dis-je, pensée légèrement incongrue vue la situation dans laquelle je me trouve : je ne risque pas d’en sortir vivante.
    L’agent de Snow valide l’apport du Pacificateur, et alors qu’il fait mine de partir en chercher d’autres elle le retient d’un ton sec :
    -Attendez. Je crois qu'il serait amusant d'inviter la mère de cette jeune fille. Vous la trouverez sans doute à l'hôtel de ville.
    Le Pacificateur s’empresse aussitôt d’accomplir les ordres, alors que mon interlocutrice se retourne avec un détestable sourire. J’ai envie de me prendre la tête dans les mains et de pousser un soupir de désespoir. Ma mère. Ma mère. Ce n’est pas plus le fait qu’on l’utilise comme moyen de pression pour me faire parler qui m’embête, ou le contraire, parce que je pense que l’une comme l’autre serait capable de rester silencieuse dans une situation pareille. C’est triste à dire, mais l’affection n’a jamais été le ciment de notre relation. Bon, il est vrai, je l’aime quand même, et je ne resterai pas sans rien dire en la voyant torturer. Mais je ne dirai pas la vérité, elle non plus. Nous pourrions courir le risque de mentir et mettre en danger nos deux vies. Pour mon père, ce serait différent. Mais passons, là n’est pas le problème. Inventer un mensonge toute seule, ce n’est pas bien dur. En inventer à deux sans pouvoir se concerter, c’est autre chose. Il faut approuver toutes les paroles de l’autre alors que bien souvent, c’est tout le contraire de ce qu’on aurait voulu dire pour sauver sa peau. J’étais plongée jusqu’au cou dans les ennuis, maintenant que ma mère est liée à ça je ne peux tout simplement plus respirer.
    -En attendant votre mère, vous pourriez peut-être me parler de ces fameux livres ? propose Aileen avec son air le plus aimable.
    Je ne laisse pas le temps à mes pensées de s’embrouiller devant de tels changements de comportement, et réponds aussitôt, un sourire serviable sur le visage :
    -Volontiers, Madame.
    Toujours souriante, je caresse un journal intime ravagé par le temps, posé sur le dessus de la pile.
    -Je suppose que vous faîtes allusion à ces livres-là, mais j’ai malheureusement peu d’informations à leur sujet. Tout ce que je peux vous dire sur eux, c’est qu’ils sont pour un historien le plus grand des trésors, pour un rebelle une véritable mine d’or, pour un gouverneur un satané malheur… Et pour moi une lecture surprenante.
    Je me redresse sur ma chaise, et désigne de la main le reste de la bibliothèque :
    -Mais si vous souhaitez quelques informations sur toutes les autres œuvres que l’on trouve ici, je suis certainement la mieux placée pour vous répondre. Avec ma mère bien sûr, rajouté-je sur le ton de l’évidence, que vous n’allez pas tarder à rencontrer d’après ce que j’ai compris.
    Je clignai des yeux de mon air le plus innocent, mon sourire désespérément figé. Elle n’était pas dupe, mais mon but n’était pas de la convaincre de mon inexistante pureté d’esprit. Juste de… de quoi au juste ? Gagner du temps sans doute, encore et encore, en m’éloignant autant que possible de la raison de notre rencontre.
Revenir en haut Aller en bas
Invité



MessageSujet: Re: Les Rimes du Capitole (Chapitre 1, Tome 1) : Mieux vaut violence que connaissance ◘ AILEEN & LENA   Lun 5 Mar - 19:56


Je restais tranquillement assise pendant que Lena se penchait pour ramasser des livres. Il fallait bien avouer que je prenais plaisir à la regarder de haut. La gamine était encore beaucoup trop tranquille à mon goût. Ses mains ne tremblaient même pas ; elle semblait presque sereine. Avec tendresse, elle caressa la couverture d'un vieux livre. Même ma remarque ne parvint pas à la sortir de ses pensées. Etrange. Je ne trouvais pas d'autre mot pour qualifier cette fille... cette adolescente avec un regard d'adulte. J'aurais voulu lire de la peur dans son regard, la voir pleurer, l'entendre supplier. Patience, Aileen. Elle finirait bien par céder, comme tout le monde. Je me penchai et ramassai à mon tour un livre. Je caressai la couverture en cuir vert et humai l'odeur de papier légèrement moisi qui s'en dégageait. Lena me lança un regard éperdu, comme si elle mourrait d'envie de m'arracher le livre des mains. « Vous savez.... j'aime les livres. » Lui avouai-je sans réfléchir. Bien que mon ton soit ironique, je disais la vérité. Ma grand-mère m'avait transmis son amour pour les livres, et m'avait d'ailleurs légué une grande partie des siens. J'adorais passer l'après-midi dans un fauteuil, me plonger dans un monde d'encre et de papier où je pouvais vivre des aventures folles sans jamais me salir ou me blesser. Je pouvais pleurer comme une fontaine devant une histoire d'amour tragique, hurler de rire en lisant une bonne blague, oublier l'heure et mes soucis, tout simplement... Une bouffée de mélancolie m'envahit. Mon district me manquait. Phoenix me manquait. J'avais hâte de pouvoir retourner à la maison. « Et j'aime aussi le feu. Malheureusement... Les deux ne vont pas très bien ensemble, n'est-ce pas ? » Dis-je avec un petit sourire cruel. Je tins le livre au-dessus de la flamme de mon briquet, juste assez près pour faire roussir puis noircir la couverture. Je ne quittais pas Lena du regard, analysant son expression, ses réactions. Le rouge lui montait aux joues, comme si c'était elle que je brûlais. Pauvre petite... Elle était encore beaucoup trop sentimentale. « Vous savez, Platon a vécu il y a presque 3000 ans, et ce livre est né il y a au moins 500 ans, peut-être plus. On ne sait pas exactement où. Peut-être dans une des écoles de traduction de Tolède, en Espagne, où les arabes ont fait redécouvrir aux européens leur propre philosophie mille ans après. Il a vécu des guerres et des voyages, il est passé parmi des dizaines, des centaines de mains, il est le responsable d'heures de réflexion et de méditation. Il est mille fois plus savant que vous et moi, et mille fois plus précieux. Vous ne pensez pas qu'il fait partie du patrimoine de notre monde ? Je ne sais pas si le président Snow est un amateur de livres anciens, mais je suppose qu'il possède une bibliothèque bien remplie. Et je ne suis pas certaine qu'il apprécierait que l'on brûle une œuvre pareille, de sa bibliothèque comme d'une autre. Car tout ce qui nous appartient est la possession de Panem, non ? Et Panem ne souhaiterait pas voir son passé, ou du moins le passé de ses anciens voisins, partir en flamme, j'en suis certaine. » Elle avait du répondant, cette gamine. Cela me plaisait, mais je ne pouvais pas le lui montrer. Je croisai les bras et la regardai sans me départir de mon sourire moqueur. « Très intéressant. » Lâchai-je à la fin de son petit discours. « Puisque vous m'avez appris quelque chose... Je vais en faire autant. » Ajoutai-je sur le ton de la confidence. J'attendis pendant quelques instants, pour que mes paroles aient plus d'effet, avant de poursuivre : « Connaissez-vous cette petite citation : « Là où on brûle les livres, on finit par brûler des hommes. » ? Vous ne le comprenez peut-être pas, mais nous sommes en temps de guerre, Mademoiselle Grant. Demain, le Président peut décider de faire bombarder votre district, et votre chère bibliothèque sera alors réduite en cendres. Croyez-vous que Snow pleurera la perte d'une fillette comme vous, ou de quelques livres, si cela peut lui permettre d'éradiquer les rebelles? » Je lui donnai le temps de répondre, d'exprimer son opinion. J'étais assez curieuse de voir quel genre de répartie ce petit génie allait trouver. « Ces livres sont précieux, en effet. Mais pas assez. Sinon, ils seraient déjà au Capitole, dans la bibliothèque privée de notre Président. Quelle valeur ont-ils pour vous ? Imaginez-vous un peu, Mademoiselle Grant, que pendant un hiver plus rude encore que celui-ci, vous n'ayez plus de maison, plus d'endroit où vous abriter ? Imaginez un peu qu'il n'y ait plus de bois pour vous chauffer, plus de papier, plus rien. Imaginez que vous disposiez juste d'un briquet et d'un tas de livres. En y mettant feu, vous pourriez peut-être sauver vos parents, d'autres gens, et vous-même. Que feriez-vous ? » Je la fixai intensément, décryptant ses réactions. « Je sais déjà ce que vous choisiriez. » Enchaînai-je sans lui laisser le temps de répondre. « Et je sais aussi ce que je choisirais. Je pense pouvoir deviner laquelle de nous deux survivrait. » Je lui lançais un défi, dans le but de voir de quel bois elle était faite. Il fallait bien l'avouer, cette petite m'intriguait... Elle se pencha pour ramasser un livre. Pour qu'elle aille plus vite, je commençai à jouer avec mon révolver. Elle sourit, comme si cela ne lui faisait rien, mais sans pouvoir cacher sa peur. Comme une souris courageuse. C'était admirable... mais même la plus téméraire des souris finit toujours par être croquée par le chat.

Lorsqu'elle s'assit enfin en face de moi, je déposai mon révolver pour prendre mon calepin et un stylo. Mon stylo. Encore un cadeau de ma grand-mère. Décidément, je la voyais partout aujourd'hui. Je toisai Lena de mon air le plus froid, le plus méprisant. Elle me prit de court en disant : « Vous saviez que la couleur rouge a de très nombreuses significations ? On la connaît surtout pour l'amour et le sang, mais elle représente également nos besoins essentiels. Et selon moi, ce que recherche l'homme en priorité c'est la vie. Il s'évertue perpétuellement à survivre dans son monde, il veut s'éterniser, perdurer, pour qu'on ne l'oublie pas il est prêt à sans cesse résister. Il veut demeurer sur cette planète ingrate. C'est ridicule, mais c'est notre nature. Je me demande si vous avez choisi cette couleur pour symboliser votre envie de survivre, ou provoquer celle de vos victimes, les poussant ainsi à tout vous révéler dans l'espoir d'avoir la vie sauve. » Je clignai des yeux, étonnée. Je ne m'attendais pas du tout à cet exposé philosophique. Sans vraiment y penser, je commençai à jouer avec mon stylo, comme je l'avais fait avec le révolver un peu plus tôt. « Si j'avais besoin d'une psychanalyse, je vous l'aurais dit. » Dis-je sèchement en lançant un regard peu aimable à la jeune fille. Je ne pouvais pas la laisser me poser des questions semblables en toute impunité, au risque de ne pas paraître assez autoritaire. Elle était censée avoir peur de moi, non ? « Et vous, Lena Grant, avez-vous envie de survivre ? Je ne pense pas. Sinon, vous n'essayeriez pas de jouer à la plus maligne avec moi. » Cette fois, je pointai mon révolver droit sur son coeur en posant ma question. « Au Capitole, il existe une liste avec les noms de tous les habitants de Panem. » Poursuivis-je d'un ton enjoué. « Aimeriez-vous que je barre votre nom au stylo rouge sur cette liste, Mademoiselle ? » La menace était bien claire. J'allais lui apprendre que personne ne peut jouer avec les pieds d'Aileen Carter. Personne, et surtout pas une gamine comme elle. Lena tourna la tête vers la fenêtre, comme si elle s'attendait à voir surgir de l'aide de ce côté-là. Personne ne pourra t'aider, petite. J'avais presque pitié d'elle. Presque. « Ce sera un plaisir de répondre à vos questions Madame, mais si vous le permettez j'aimerais d'abord connaître les réponses aux miennes. Ne vous inquiétez-pas, c'est très bref. Je voudrais tout d'abord savoir qui vous êtes, car je trouve très désagréable de bavarder avec quelqu'un dont on ignore tout, et ensuite ce que vous aimeriez boire. Je peux vous proposer du lait, chaud ou froid, selon votre convenance, du thé, et même du café ! » Encore une fois, je ne pus m'empêcher de lui rappeler que c'était moi qui devais poser les questions. Lena le savait, mais elle ne semblait pas le comprendre... Qu'allais-je devoir faire pour qu'elle apprenne enfin à se taire ? Je devais bien avouer que ça proposition m'avait étonnée... et que cela me faisait plaisir, aussi. Beaucoup de gens oubliaient que j'étais aussi une personne vivante, quelqu'un qui peut avoir faim et froid, qui peut être de bonne ou de mauvaise humeur, quelqu'un avec des sentiments et des pensées. Certains semblaient même penser que j'étais une sorte d'animal, une bête qui vit dans une cage d'où elle ne peut que sortir de temps en temps pour tuer quelques innocents. Je lâchai un soupir, et d'une voix si douce que Lena dut se pencher pour m'entendre, je précisai encore une fois qu'il valait mieux ne pas me contrarier. Je caressai lentement, amoureusement mon révolver. C'était un nouveau. Un cadeau de Phoenix. Je ne pus m'empêcher de sourire en pensant à lui. Lena pouvait-elle imaginer que j'avais moi aussi une famille et des amis, un mari que j'aimais, des soeurs que je voulais protéger ? Sans doute pas.

Je consentis à révéler mon nom à la jeune fille ; à ma grande surprise, cela la fit rire. Elle connaissait donc ma réputation... Mais elle n'avait pas peur de moi ? Je fronçai les sourcils ; c'était étrange. « C’est bien dommage que vous ne soyez pas venue deux jours plus tôt, vous auriez pu non seulement assister en direct à l’agonie d’une délicieuse petite fille, mais en plus goûter le peu du sang qu’il lui restait. Je suis désolée pour vous que le président Snow ne vous ait pas affectée ici plus tôt. » Une parfaite petite comédienne, cette fille ! J'avais presque envie de lui demander de devenir mon élève... Elle pourrait devenir ma digne successeuse, si elle apprenait à manier les armes correctement. Non, je rêvais trop. Lena n'était pas le genre de fille à se laisser tenter par le pouvoir, ou la violence. Dommage. « Allons, dites-moi un peu ce que vous avez sur le coeur... Je vois que vous brûlez de parler. » L'encourageai-je presque gentiment. En effet, la jeune fille semblait plutôt troublée et même dégoûtée. Sans doute avait-elle assisté à l'agonie de la gamine en question. Un Pacificateur s'approcha et déposa une pile de livres devant moi, ignorant le regard meurtrier que Lena lui lança. Cela me donna envie d'éclater de rire, mais je m'en abstins, préférant feuilleter les livres. C'était exactement ceux-là que je cherchais. Lorsque le Pacificateur voulut partir, je le retins et l'envoyai chercher la mère de Lena. J'allais devoir l'interroger aussi... et cela pourrait être un bon moyen de pression pour notre petite Miss Tête de Mule. Elle ne semblait pas vraiment apeurée... Cachait-elle ses émotions ? Ou avais-je choisi la mauvaise personne ? Je ne m'entendais pas vraiment bien avec ma mère, mais je me considérais comme une exception. Serait-il possible que cette petite soit dans le même cas ? Je soupirai ; j'irai chercher le père s'il fallait, et les oncles, et les tantes et les amis, jusqu'à ce que j'aie trouvé la bonne personne. Lorsque je voulais quelque chose, rien ne pouvait m'arrêter. Je proposai aimablement à Lena de me parler des livres interdits en attendant sa mère. «Volontiers, Madame. » Répondit-elle avec un sourire serviable, en caressant l'un des livres en question. « Je suppose que vous faîtes allusion à ces livres-là, mais j’ai malheureusement peu d’informations à leur sujet. Tout ce que je peux vous dire sur eux, c’est qu’ils sont pour un historien le plus grand des trésors, pour un rebelle une véritable mine d’or, pour un gouverneur un satané malheur… Et pour moi une lecture surprenante. Mais si vous souhaitez quelques informations sur toutes les autres œuvres que l’on trouve ici, je suis certainement la mieux placée pour vous répondre. Avec ma mère bien sûr, que vous n’allez pas tarder à rencontrer d’après ce que j’ai compris. » L'air faussement innocent, le ton détaché... tout y était pour me berner. Malheureusement pour elle, je ne me laissais pas facilement manipuler. Je notai ce qu'elle m'avait dit, puis la regardai en mordillant pensivement mon stylo. « Bon. Commençons par des questions...simples. » Je m'autorisai même à lui offrir un sourire encourageant. « Quand as-tu découvert l'existence de ces livres ? » Je réfléchis pendant quelques instants avant d'ajouter : « Les as-tu tous lus ? Qui d'autre est au courant de leur existence ? » Si elle se montrait coopérative, je pourrais peut-être l'épargner... J'espérais qu'elle serait assez intelligente pour ne pas me contrarier.
Revenir en haut Aller en bas
Invité



MessageSujet: Re: Les Rimes du Capitole (Chapitre 1, Tome 1) : Mieux vaut violence que connaissance ◘ AILEEN & LENA   Dim 11 Mar - 18:00


    Essayer de déchiffrer les expressions de l'agent de Snow relève de l'impossible, pour la simple et bonne raison qu'elle ne laisse rien transparaître, si ce n'est un sentiment de menace. Je n'ai strictement aucune idée de la manière dont elle perçoit mes paroles, mon petit discours sur Platon. Elle croise les bras, son sourire narquois toujours accroché aux lèvres. Le nombre de pensées que l'on peut cacher derrière un sourire est désespérant. Tellement de mensonges, de tromperies. D'hypocrisie A vrai dire, je pense que les sourires m'effraient. Les gens ne font pas semblant d'insulter ou d'exprimer la colère. Sourire, c'est mille fois plus faux. Sourires séducteurs, sourires amusés, amoureux, sociaux. Sourires intéressés, embarrassés. Sourires moqueurs. Combien d'entre eux sont réels ? Les utiliser pour masquer sa douleur, ça reste innocent. C'est autant pour se protéger soi-même que pour protéger l'autre le plus souvent. Sourire pour dissimuler sa haine, pour garder secret des projets peu charitables, c'est une autre chose. Je me souviens avoir lu quelque part qu'un vrai sourire, on le retrouve sur la bouche mais surtout dans les yeux. Le sourire Duchenne il me semble. J'aime quand des gamins sourient. J'aime quand Maël sourit. C'est dans ces moments-là que l'on retrouve une petite lumière dans le regard, une preuve de bonheur. Cette étincelle là n'apparaîtra jamais dans les yeux de l'espionne. Du moins, certainement pas dans de telles circonstances.
    -Très intéressant. Puisque vous m'avez appris quelque chose... Je vais en faire autant.
    Je m'efforce sans trop de mal de garder ma surprise derrière l'impassibilité de mes traits. Je ne comprends pas cette femme, et je n'y arriverai jamais. Elle est supposée être un tueur en série, un monstre de cruauté, elle hante les esprits et habite les cauchemars. Et pour l'instant, elle ne m'a rien fait. Elle pourrait avoir entamé une torture lente et douloureuse depuis le début, torture qui au final lui aurait fait récupérer des informations infiniment plus vite, et elle n'a rien fait. Ses actes les plus menaçants ont été pour l'instant de... de quoi au juste ? De mettre trois livres à terre ? Le pacificateur le plus aimable du coin est déjà plus efficace qu'elle. Certes, je ne suis pas crédule, je me doute bien que cette perte de temps doit être utile quelque part. Elle doit faire sa force. Peut-être est-ce un moyen de trouver la meilleure forme d'interrogatoire selon le caractère de la personne. A moins que ce ne soit qu'un jeu. Oh oui, c'est certainement ça. Une bête qui s'amuse avec sa nourriture avant, en lui donnant confiance, lui donnant l'espérance de pouvoir échapper à sa surveillance. Lui faire croire qu'elle peut éviter les pièges et la douleur. Rire de sa naïveté un bon coup, avant de l'achever. Elle ne se nourrira pas de ma chair ou de mon sang, j'ai passé l'âge de croire à ces histoires de cannibales ou de vampires. Elle se nourrira de mes mots et de mes souvenirs. Elle vole les vies. Elle veut voler la mienne. Elle croit quoi ? Que je n'ai pas remarqué ses petites remarques doucereuses, avec l'air de quelqu'un qui va confier un secret à une amie ? Sa petite révélations sur son amour pour les livres, et maintenant, sa soudaine envie de partager ses connaissances. Bien sûr. Moi aussi je rêve que nous devenions les meilleures amies du monde.

    -Connaissez-vous cette petite citation : « Là où on brûle les livres, on finit par brûler des hommes. » ? Vous ne le comprenez peut-être pas, mais nous sommes en temps de guerre, Mademoiselle Grant. Demain, le Président peut décider de faire bombarder votre district, et votre chère bibliothèque sera alors réduite en cendres. Croyez-vous que Snow pleurera la perte d'une fillette comme vous, ou de quelques livres, si cela peut lui permettre d'éradiquer les rebelles ?
    Ses paroles restent en suspens quelques secondes. Puis la vue de mes précieux livres a l'effet d'une explosion, et elles se dispersent dans mes pensées. Je m'efforce de retrouver les débris, de les rattacher entre eux, leur donner un sens. Evidemment qu'elle a raison. Ce silence s'éternise, et elle veut que je réponde. Que j'aille dans son sens ? Je n'en suis pas certaine. Elle préférerait sans doute que je m'emporte. De façon à avoir ensuite une raison de brûler un de mes livres, ou peut-être un de mes doigts. Ou les deux. Autant parler. Parler, parler, parler, et voir les conséquences parler. Trop réfléchir ne servirait à rien d'autre qu'alourdir l'atmosphère déjà trop pesante de la pièce.
    -Heinrich Heine, poète romantique et journaliste engagé allemand. Je dois bien avouer qu'il a raison, et que je suis également de votre avis Madame. Certains de mes livres ont beau être rares, le président en possède sans aucun doute des copies voir même les originaux. Et même si ce n'était pas le cas, il ne le saurait jamais car je doute fort qu'il aille faire un inventaire de toutes les bibliothèques de Panem pour récupérer les livres manquant à sa collection, car il serait étonnant qu'il ait pris la peine d'en lire plus de trois. Sa bibliothèque, ses collections d'art, ses palais et je ne sais quoi encore, pour quoi les a-t-il créé ? Pour son bonheur, celui de ses proches ? Je me permets d'en douter. Pourquoi a-t-il besoin d'avoir des centaines de milliers de gens sous sa domination, des centaines de milliers d'esclaves ? Pour s'assurer une vie dans le confort et le luxe, pour gâter ceux qu'il aime ? Je ne change pas d'opinion, ça me paraît peu probable. On n'a pas besoin de montagnes d'or et d'un pouvoir infini pour être heureux. Je sais être heureuse sans cela. Alors non, Snow ne me pleurera pas, il ne pleurera jamais personne. J'aurais bien envie de dire qu'un tel poids sur sa conscience ne lui permet même plus de lâcher quelques larmes, mais il ne peut pas avoir de conscience. Il ne peut même pas être heureux. Mais bon, c'est notre cher président, et l'essentiel est qu'il veuille faire le bonheur de sa nation, même au prix du sien, achevé-je avec le sourire le plus hypocrite que j'ai en réserve.
    J'espère profondément que cette dernière phrase vaguement provocante suffira à faire oublier tout ce que j'ai dit précédemment. Voilà un beau discours de rebelle, bravo Lena. C'est sûr que ça va convaincre la Pacificatrice de ton innocence. Bon. Ce n'était pas totalement anti-Capitole. Qu'ai-je dit de mal ? Voyons. Que nous étions des esclaves, et que Snow n'a aucune conscience. Il y a plus méchant dans le genre. A part si la femme est l'amante de Snow, ma deuxième critique n'aura que peu d'incidence. Quant à la première... Bah, je suis sûre qu'elle est la première à nous traiter comme des bêtes. Je viens juste de dire à l'oral ce dont tout le monde a conscience, les maîtres comme les esclaves concernés. Et il n'y a pas de public. Je suis loin d'avoir entraîné le district 7 à se rebeller, je ne vois vraiment pas ce qui peut m'arriver de mal. A part risquer de me faire brûler la main entière cette fois, je me pense réellement hors-de-danger. Vraiment, je le jure.

    -Ces livres sont précieux, en effet. Mais pas assez. Sinon, ils seraient déjà au Capitole, dans la bibliothèque privée de notre Président. Quelle valeur ont-ils pour vous ? Imaginez-vous un peu, Mademoiselle Grant, que pendant un hiver plus rude encore que celui-ci, vous n'ayez plus de maison, plus d'endroit où vous abriter ? Imaginez un peu qu'il n'y ait plus de bois pour vous chauffer, plus de papier, plus rien. Imaginez que vous disposiez juste d'un briquet et d'un tas de livres. En y mettant feu, vous pourriez peut-être sauver vos parents, d'autres gens, et vous-même. Que feriez-vous ? Je sais déjà ce que vous choisiriez. Et je sais aussi ce que je choisirais. Je pense pouvoir deviner laquelle de nous deux survivrait.
    Toujours debout, j'ai l'impression que c'est son regard qui me brûle. Je n'aime pas que l'on me fixe, surtout de cette manière-ci. Comme... comme un animal fixerait sa proie, se délectant de sa réaction plus que de son goût. Je redresse les épaules, et déclare d'une voix tranquille :
    -Si je puis me permettre, bien qu'il soit possible que je perde ma maison, je vois mal comment me retrouver à court de bois. Dans le district 7, au risque de vous surprendre, les arbres sont plutôt nombreux, déclaré-je avec condescendance.
    Sachant qu'il ne valait mieux pas s'arrêter sur... une note aussi négative disons, je reprends avec un ton un peu plus humble :
    -Mais sachez qu'à moins que ce soit vous qui choisisse de se sacrifier pour sauver les livres, je doute fort qu'une seule de nous deux survive. J'ai beau être désespérément et ridiculement passionnée, je reste plus attachée à la vie qu'à ma bibliothèque. Et jamais, jamais, je ne deviendrai responsable de la mort de quelqu'un pour sauver son contenu. Ce serait avec plaisir que je mettrai le feu à mon tas de livres si la survie d'un être cher en est la finalité.
    Et sans plus me préoccuper de l'espionne, je retourne à mon rangement, le coeur battant et les idées embrouillées. Mes paroles ne risquent-elles pas de causer ma perte ? En parlant de ce fameux "être cher", j'ai la certitude de venir de le sacrifier. Je dis être prête à brûler mes livres pour le sauver. Elle va se douter que je serai prête à bien plus. Je suis humaine. Et comme tous les humains, ma plus grande faiblesse, c'est les autres. Je suppose qu'il en est de même pour l'agent de Snow. Un amant, un enfant, un parent. Quelqu'un pour qui elle serait prête à tout. Mais pour l'instant, ce n'est pas moi qui doit rechercher quel est le nom du "quelqu'un" en question, c'est elle qui va rechercher mon "être cher". Qui pourrait-elle faire venir ? Alors que je range mes livres, qu'elle joue avec son arme, qu'elle me presse, que la peur me poursuit, je cherche à répondre à cette question. Elle aura beau interroger qui elle voudra, elle découvrira bien vite que mes seules relations consiste en mes parents. Peut-être Siloë est-elle menacée, mais à peine. Au moins je sais que Maël est à l'abri. Les seules personnes pouvant souffrir sont mon père et ma mère. Et c'est déjà trop. Beaucoup trop.

    Je finis par m'asseoir face à ma tortionnaire, et observe avec intérêt son stylo rouge.
    -Vous saviez que la couleur rouge a de très nombreuses significations ? On la connaît surtout pour l'amour et le sang, mais elle représente également nos besoins essentiels. Et selon moi, ce que recherche l'homme en priorité c'est la vie. Il s'évertue perpétuellement à survivre dans son monde, il veut s'éterniser, perdurer, pour qu'on ne l'oublie pas il est prêt à sans cesse résister. Il veut demeurer sur cette planète ingrate. C'est ridicule, mais c'est notre nature. Je me demande si vous avez choisi cette couleur pour symboliser votre envie de survivre, ou provoquer celle de vos victimes, les poussant ainsi à tout vous révéler dans l'espoir d'avoir la vie sauve.
    Elle semble complètement ahurie, et commence à jouer avec son stylo. J'aime moi aussi jouer avec tout ce qui me tombe sous la main -quoique de façon beaucoup moins habile- mais c'est le plus souvent un signe de nervosité, ce qui n'est certainement pas son cas. Avec le revolver, c'était menaçant, un stylo l'est tout de même moins. Une habitude en cas de réflexion ?
    -Si j'avais besoin d'une psychanalyse, je vous l'aurais dit.
    Je n'essaye même pas de retenir mon sourire. Elle a bien raison. Non seulement je me pose des questions sur la couleur de son encre, mais aussi sur les raisons de son tic. Je crois que j'aime bien cette femme. C'est à mon tour de cligner des yeux, étonnée. Je viens vraiment de penser ça ? Finalement, sa stratégie de "devenons copines avant que je te dévore" marche plutôt bien.
    -Et vous, Lena Grant, avez-vous envie de survivre ? Je ne pense pas. Sinon, vous n'essayeriez pas de jouer à la plus maligne avec moi.
    Les choses ont changé en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. La simple idée de sourire devient inenvisageable. Le revolver est pointé sur mon coeur, et j'ai beau savoir qu'elle ne va pas tirer -elle a besoin de mes informations- mon rythme cardiaque s'accélère et je suis persuadée que si je n'avais pas le teint aussi clair, je blanchirais à vue d'oeil. La phase amie-amie est peut-être révolue.
    -Au Capitole, il existe une liste avec les noms de tous les habitants de Panem. Aimeriez-vous que je barre votre nom au stylo rouge sur cette liste, Mademoiselle ?
    -Je vous suis reconnaissante de le proposer aussi gentiment madame, mais j'ai bien peur de devoir décliner votre proposition, murmuré-je avec autant de respect qu'il est possible de placer en une phrase.
    Ça l'amuse certainement quand je joue à la provocation, mais mieux vaut arrêter pendant un petit moment. Le temps que les choses se calment on va dire. Je tourne la tête vers la fenêtre, fermée par des rideaux. Aucune chance que l'on me voit. Même si ça avait été le cas, je doute que l'on m'aurait aidé. On ne risque pas sa vie pour sauver une gamine dont on connaît à peine le nom. Les choses s’accélèrent. Le jeu prend un autre tournant, et j'ai la curieuse impression que mon interlocutrice a soudoyé l'arbitre. Je finis par reprendre la parole, proposant à boire à l'agent et lui demandant son nom, avec autant de politesse que possible. Mon fameux arbitre attache sans doute de l'importance à la politesse, mon adversaire aussi. Cette dernière ne rate pas une belle occasion de me remettre à ma place, mais elle me paraît agréablement surprise. Les gens ont certainement autre chose à faire que jouer à l'hôte parfait lorsqu'ils se retrouvent face à elle. Alors qu'elle finit par me révéler son prénom -Aileen Carter, ou la réputation la plus sanglante de Panem- et m'annoncer qu'elle a l'habitude de boire du sang, je prends conscience que le jeu retrouve sa tournure normale. Enfin, aussi normale que possible. Pas de menace trop grande, juste des répliques délicieusement ironiques. Je continue sur sa lancée avec une petite allusion à une gamine morte récemment, qu'elle aurait pu... goûter. Aileen semble apprécier. Aussi étrange que cela puisse paraître, je me demande si elle est bien différente de moi. Si la mort d'Ellen n'était pas aussi réelle et présente dans mon esprit, et si une menace de mort ne planait pas aussi proche, je pense que je pourrais prendre plaisir à ce petit échange.

    -Allons, dites-moi un peu ce que vous avez sur le coeur... Je vois que vous brûlez de parler.
    Je la fixe du regard, ne laissant aucune expression transparaître sur mon visage. Puis finit par lancer, les bras croisés :
    -J'ai soif.
    Voilà la seule chose que je brûle de lui dire, alors qu'un Pacificateur s'approche, et dépose quelques uns des livres compromettants sur la table. Et avant que je puisse réfléchir une seule seconde à la meilleure façon d'expliquer leur présence ici, ce que je craignais quitte mon imagination pour prendre place dans la réalité. Aileen va faire chercher ma mère. Bon. Je retiens un soupir de soulagement. C'aurait pu être pire. C'aurait pu être mon père. Je pense être capable de résister suffisamment longtemps à des cris de souffrance pour trouver une solution. Enfin, j'ai bien dit que je pense. Je ne connais pas l'étendue de mon courage. Aileen me propose de parler sur les livres, je saisis une bonne occasion de m'éloigner du sujet principal en jasant sur le reste de ma bibliothèque. Je sens la situation m'échapper, les évènements et questions s'enchaînent sans que je puisse y changer quoi que ce soit. J'aimerais tellement pouvoir retourner en arrière. Avoir décidé de cacher les bouquins autre part, ou au moins avoir été là lorsque l'informateur d'Aileen -ou elle-même- s'est introduit dans la réserve. J'aurais pu l'en empêcher. Il aurait réessayé plus tard, mais j'aurais eu le temps de déplacer tous ces souvenirs compromettants. Je regrette. Et pour la première fois, je prends conscience que ce n'est sans doute pas la seule chose que je dois regretter. C'est peut-être bien ma dernière journée en ce monde. Et cette révélation, digne d'un grand roman d'aventure, me frappe de plein fouet alors que l'espionne reprend la parole, après avoir mis à l'écrit mes paroles :
    -Bon. Commençons par des questions...simples. Quand as-tu découvert l'existence de ces livres ? Les as-tu tous lus ? Qui d'autre est au courant de leur existence ?
    Elle m'adresse un sourire encourageant, et je me retiens de lui en offrir un en retour. Je suis soulagée de voir que ces questions sont, comme elle dit si bien, simples. A vrai dire, je n'ai même pas à mentir. Le fait que je sois sincère pourrait arranger la situation. Bon, après réflexion, il est vrai que je dois mentir pour deux d'entre elles, les deux plus importantes. Mais ce n'est pas très tordu, rien de bien méchant. Mes paroles devraient passer pour vrai. Je suis obligée de dire que je les ai trouvés il y a longtemps, avant que les premiers actes de rébellion apparaissent. De cette manière, elle verra que j'avais beau connaître certaines... choses, je ne les ai pas révélées aux rebelles, sinon ils auraient agi avant. Enfin, je crois. Et puis, hors de question de lui parler des quelques personnes qui passent à ma bibliothèque uniquement pour ces fameux livres. Je prends une grande inspiration, et finis par répondre :
    -Je connais ces livres depuis un bon moment. Je devais avoir neuf... dix ans quand je les ai découvert. A cet âge là, je n'étais pas encore attirée par les livres de philosophie, seule la fiction m'intéressait et j'avais déjà dévoré tout ce que contenait la bibliothèque comme romans. Et puis, je suis tombée sur ces journaux en fouillant la maison. J'aimais beaucoup lire des journaux intimes, je me sentais très proche des auteurs. J'ai lu tous les livres que j'avais trouvé, certains quelques mois après ma découverte, selon le sujet. Je n'ai aucune idée du nombre et des noms des personnes au courant de leur existence, quoique je suppose que nous ne sommes que deux. Moi, et la personne qui les as rangés ici.
    Je n'ai pas joué l'hypocrite. Je ne me suis pas montrée insolente. Elle n'a aucune raison de douter de mes paroles. Il est tout à fait normal qu'à un moment ou à un autre je finisse par me montrer responsable, et choisisse de répondre correctement à ses questions pour sauver ma vie. C'est crédible. Et je n'ai pas la moindre envie qu'Aileen échappe au groupe des crédules.






Revenir en haut Aller en bas
Invité



MessageSujet: Re: Les Rimes du Capitole (Chapitre 1, Tome 1) : Mieux vaut violence que connaissance ◘ AILEEN & LENA   Jeu 5 Avr - 20:07


« Le monde entier est un théâtre, - Et tous, hommes et femmes, n'en sont que les acteurs. - Chacun y joue successivement les différents rôles – D'un drame en sept âges. » Où avais-je entendu cette citation de Shakespeare ? Me venait-elle de ma chère grand-mère, une vraie bibliophile ? Ou du Président ? Ou l'avais-je tout simplement lue quelque part ? Quoi qu'il en soit, elle convenait parfaitement à ma vision du monde et du rôle que j'y jouais. Parfois, j'étais une simple femme, avec ses rêves et ses peurs, ses joies et ses chagrins. Une femme qui aimait profiter de la chaleur du soleil sur son visage, se perdre dans la contemplation d'un parterre de fleurs ou encore lire tranquillement dans un fauteuil. Je pouvais être espiègle et joueuse, ou sereine et souriante. En d'autres occasions, je brillais dans des robes de marque aux côtés du Président, lors des dîners officiels. Hautaine, arrogante, cynique. Consciente de mon pouvoir et de la jalousie suscitée par ma position. Enfin, j'endossais parfois aussi le rôle de bourreau. Bourreau de vies, bourreau de joie, bourreau de coeurs, bourreau de rires. Faucheuse d'espoir. Une tueuse. Cruelle, parfois. Sadique, même. Impitoyable. De ces trois rôles, lequel m'allait le mieux ? Qui étais-je vraiment ? Aileen ? Ou le Général Carter ? Aimais-je vraiment mon métier ? Je devais bien avouer que non. Prenais-je plaisir à terroriser cette gamine ? Là, c'était plus difficile... Oui, à vrai dire, cela m'amusait. Surtout parce qu'il s'agissait d'une proie intelligente, qui ne se laisserait pas prendre facilement. Un petit sourire naquit sur mon visage. J'aimais jouer, c'était indéniable. D'abord, je tâtais le terrain. J'évaluais les capacités de ma proie, je la mesurais du regard. Je lui laissais le temps de reprendre confiance, de croire qu'il était possible de m'échapper. Mais à la moindre erreur de sa part, je l'attendais au tournant. Je frappais vite, et fort. Je visais toujours juste. N'importe quel Pacificateur stupide pourrait faire peur à quelques pauvres habitants des districts. Moi, on m'appelait lorsqu'il fallait de la stratégie. « Très intéressant. Puisque vous m'avez appris quelque chose... Je vais en faire autant . » Dis-je d'un ton complice. Cette petite Lena était vraiment... divertissante. Pour le moment, elle avait plutôt l'air surprise, même si elle essayait de le cacher. Qu'une gamine de son âge réussisse à rester aussi calme, presque impassible, me stupéfiait. Elle avait du potentiel pour devenir une espionne. Une très bonne espionne même. « Connaissez-vous cette petite citation : « Là où on brûle les livres, on finit par brûler des hommes. » ? Vous ne le comprenez peut-être pas, mais nous sommes en temps de guerre, Mademoiselle Grant. Demain, le Président peut décider de faire bombarder votre district, et votre chère bibliothèque sera alors réduite en cendres. Croyez-vous que Snow pleurera la perte d'une fillette comme vous, ou de quelques livres, si cela peut lui permettre d'éradiquer les rebelles ? » Tout d'abord, seul le silence accueillit mon petit discours. Puis, je vis l'horreur se peindre sur ses traits fins de poupée. Parfait. Délicieux. Il était temps qu'elle commence à me craindre. Je l'observais, laissant le silence s'installer dans la pièce. J'aimais le silence. Silence gêné, silence menaçant, silence pesant, silence étouffant... J'avais constaté que souvent, les gens détestaient ce genre de silence. Alors, cela les poussait à parler, parler, parler sans s'arrêter pour combler ce vide angoissant dans la conversation. Pour une fois, Lena ne fait pas exception à la règle.

« Heinrich Heine, poète romantique et journaliste engagé allemand. Je dois bien avouer qu'il a raison, et que je suis également de votre avis Madame. Certains de mes livres ont beau être rares, le président en possède sans aucun doute des copies voir même les originaux. Et même si ce n'était pas le cas, il ne le saurait jamais car je doute fort qu'il aille faire un inventaire de toutes les bibliothèques de Panem pour récupérer les livres manquant à sa collection, car il serait étonnant qu'il ait pris la peine d'en lire plus de trois. Sa bibliothèque, ses collections d'art, ses palais et je ne sais quoi encore, pour quoi les a-t-il créé ? Pour son bonheur, celui de ses proches ? Je me permets d'en douter. Pourquoi a-t-il besoin d'avoir des centaines de milliers de gens sous sa domination, des centaines de milliers d'esclaves ? Pour s'assurer une vie dans le confort et le luxe, pour gâter ceux qu'il aime ? Je ne change pas d'opinion, ça me paraît peu probable. On n'a pas besoin de montagnes d'or et d'un pouvoir infini pour être heureux. Je sais être heureuse sans cela. Alors non, Snow ne me pleurera pas, il ne pleurera jamais personne. J'aurais bien envie de dire qu'un tel poids sur sa conscience ne lui permet même plus de lâcher quelques larmes, mais il ne peut pas avoir de conscience. Il ne peut même pas être heureux. Mais bon, c'est notre cher président, et l'essentiel est qu'il veuille faire le bonheur de sa nation, même au prix du sien. » La sale petite hypocrite ! Elle me regardait avec un sourire angélique mais terriblement faux. Sans doute pour se faire pardonner de son petit discours très rebelle... Elle avait du cran. Je l'admirais presque pour ça. Mais bon, il fallait que je mette tout de suite les choses au point, sans quoi cette petite idiote allait croire qu'elle pouvait insulter impunément l'homme le plus puissant de Panem. Je commençai d'un ton badin, comme si nous discutions de la pluie et du beau temps : « Contrairement à ce que vous pensez, Mademoiselle Grant, notre cher et vénérable Président a lu beaucoup de livres. Il ne pourrait pas être un bon chef d'état sans avoir lu certains ouvrages essentiels concernant le pouvoir, la psychologie du petit peuple et la philosophie, pour ne citer que quelques exemples. Il ne serait pas non plus un aussi brillant orateur s'il n'avait pas étudié l'oeuvre de Cicéron, ou de Démosthène. Les livres, surtout les plus anciens, le fascinent. D'ailleurs, ses associés, comme moi, profitent aussi de sa bibliothèque. Tout ce savoir n'est donc pas réuni pour rien, si cela peut vous soulager. Je ne savais pas vraiment pourquoi je prenais la peine de lui révéler cela. Cela ne servait pas vraiment mes intérêts... Mais j'appréciais de discuter avec cette petite Madame Je-sais-tout. Sans doute parce qu'elle ressemblait assez à moi quand j'avais le même âge, ou parce que ses cheveux blonds me faisaient penser à ma soeur Rosie. « Pourquoi dites-vous qu'il a des milliers d'esclaves ? Serait-ce donc tellement différent si cette chère Alma Coin prenait sa place ? Ou un autre président, premier ministre, roi, dictateur ou empereur ? Il faut bien que quelqu'un dirige ce pays, sans quoi il sombrera dans le chaos. La démocratie, cela sonne bien, mais cela s’est révélé... désastreux... dans le passé. » Je m'exprimais d'un ton raisonnable et persuasif, impatiente d'entendre sa réponse. « D'ailleurs, qui n'aime pas le luxe ? Qui ne souhaite pas gâter sa famille ? Le pouvoir, petite Lena... Ah, j'aimerais pouvoir vous y faire goûter. Quand on vous en donne un peu, c'est délicieux. Puis, vous vous dites qu'un peu plus de pouvoir vous assurerait encore plus de luxe et de bonheur. Et finalement, vous vous trouvez au sommet de la piramide, mais sans pour autant être satisfait. C'est une chose dangereuse. » Je souris, satisfaite comme un chat qui vient de croquer une souris et se demande paresseusement s'il en prendra une deuxième. « Quant à savoir si Snow ne pleure jamais personne... Vous seriez peut-être étonnée si vous connaissiez la vérité. » Ajoutai-je avec un sourire énigmatique. Voyons... Avais-je répondu à tout ce qu'elle m'avait dit ? Ah non, il me restait un dernier point à reprendre. « En effet, le bonheur de Panem est bien plus important que celui du Président. Il fait toujours passer les besoins de son pays avant ses propres envies. Et c'est la même chose pour tous ses associés. La preuve, je prends la peine de répondre à vos stupides petites interrogations alors que vous n'êtes pour moi qu'un cafard que je peux écraser sous ma botte. » J'offris un sourire quelque peu mièvre à la jeune Lena. Je mentais en affirmant que le Président faisait tout 'pour le plus grand bien’, et je n'espérais d'ailleurs pas la tromper. Tout ce que je voulais, c'était de pouvoir observer sa réaction. Je jetai un coup d'oeil à ma montre. Bon assez perdu de temps. Maintenant, il fallait passer au travail sérieux. « Vous avez insulté le Président. Vous avez prétendu qu'il n'a aucune conscience et qu'il ne veut que le pouvoir sans se soucier du bien-être des habitants de Panem. A qui d'autre avez-vous tenu ce petit discours, Mademoiselle Grant ? Ou qui vous a appris à penser ainsi ? Mon cher ami le révolver et moi, nous aimerions le savoir. Mais faites très, très attention en répondant... Il est un peu caractériel, et parfois il fait des choses... inattendues. » Mon ton était toujours aimable, presque amusé même, mais mon regard restait de glace et je pointais mon arme en direction du coeur de la jeune fille d'une main qui ne tremblait pas. Ceux qui me connaissaient bien le savaient : mon ton le plus doux et suave était signe d'une grande colère. Une colère froide, certes, et contenue, mais qui pouvait éclater à chaque instant et faire de grands dégâts.

Autant pour me divertir que par curiosité réelle, je posai une nouvelle question à la jeune demoiselle. Pour le moment, j'oscillais entre amusement et colère, et je ne savais pas encore quel sort j'allais lui réserver. Alors, pourquoi ne pas jouer encore un peu ? « Ces livres sont précieux, en effet. Mais pas assez. Sinon, ils seraient déjà au Capitole, dans la bibliothèque privée de notre Président. Quelle valeur ont-ils pour vous ? Imaginez-vous un peu, Mademoiselle Grant, que pendant un hiver plus rude encore que celui-ci, vous n'ayez plus de maison, plus d'endroit où vous abriter ? Imaginez un peu qu'il n'y ait plus de bois pour vous chauffer, plus de papier, plus rien. Imaginez que vous disposiez juste d'un briquet et d'un tas de livres. En y mettant feu, vous pourriez peut-être sauver vos parents, d'autres gens, et vous-même. Que feriez-vous ? Je sais déjà ce que vous choisiriez. Et je sais aussi ce que je choisirais. Je pense pouvoir deviner laquelle de nous deux survivrait. » Je fixais ouvertement ma proie, guettant sa réaction avec délectation. Elle déclara d'un ton encore beaucoup trop calme à mon goût : « Si je puis me permettre, bien qu'il soit possible que je perde ma maison, je vois mal comment me retrouver à court de bois. Dans le district 7, au risque de vous surprendre, les arbres sont plutôt nombreux. » Elle essayait encore toujours de jouer à la plus maligne. Dommage, j'allais devoir la décevoir... « Ne dit-on pas parfois que pour les habitants du Capitole, tout est possible ? Si cela vous plaît, Mademoiselle Grant, je veux bien me charger personnellement de faire brûler, couper et détruire tous les arbres de votre cher district en moins d'un mois. Malheureusement, cela privera la plupart de vos chers voisins de leur gagne-pain, et ils ne pourraient pas apprécier de mourir de faim. » Cette fois, j'affichais un sourire carnassier, ainsi qu'un air de défi. Je ne plaisantais pas. J'étais capable de faire beaucoup de choses lorsqu'on me poussait à bout. Prudence, petite... Prudence... Comme si elle avait entendu mon exhortation silencieuse, elle reprit d'un ton plus humble : « Mais sachez qu'à moins que ce soit vous qui choisisse de se sacrifier pour sauver les livres, je doute fort qu'une seule de nous deux survive. J'ai beau être désespérément et ridiculement passionnée, je reste plus attachée à la vie qu'à ma bibliothèque. Et jamais, jamais, je ne deviendrai responsable de la mort de quelqu'un pour sauver son contenu. Ce serait avec plaisir que je mettrai le feu à mon tas de livres si la survie d'un être cher en est la finalité. » Parfait. Cette petite idiote était tombée dans mon piège les yeux ouverts, et pensait encore s'en être sortie plutôt bien. « Je prends note de vos paroles. » Dis-je simplement. Comme s'il s'agissait d'une formalité. En vérité, et elle devait bien s'en douter aussi, je retiendrai ce qu'elle avait dit, prête à m'en servir comme arme une fois le moment venu. Pour le moment, elle se croyait encore à l'abri, non ? Ou étais-ce de l'inquiétude que je voyais dans ses jolis petits yeux ? Ma surdouée venait-elle enfin de comprendre la menace qui pesait sur sa famille ? Je l'espérais de tout mon coeur. Je voulais qu'elle s'interroge, qu'elle se ronge les sangs en se demandant qui serait le premier à souffrir. Certains ne jurent que par la torture physique. C'est en effet efficace, je n'en doutais pas... Mais je préférais plutôt explorer les méandres de l'esprit humain. Un bon tortionnaire sait manipuler les pensées de sa victime de façon à la rendre folle, à faire de son propre esprit un ennemi. Lena avait peut-être l'air forte, plus que la plupart des filles de son âge, mais elle finirait par céder. C'était une promesse que je me faisais, et tout le monde sait qu'Aileen Carter tient toujours sa parole.

Pour le moment, dans un sursaut de courage sans doute, Lena me demanda pourquoi j'avais choisi un stylo rouge. Sa question me déstabilisa quelque peu. Machinalement, comme souvent lorsque je réfléchissais, je recommençai à jouer avec mon stylo et finis par lâcher sèchement : « Si j'avais besoin d'une psychanalyse, je vous l'aurais dit. »Elle me sourit, ce qui me fit froncer les sourcils. A cet instant, elle avait presque l'air... charmée. Désarmée. Hum. Etrange. Bon, il était temps qu'elle redescende sur terre et qu'elle comprenne enfin que je n'étais pas son amie, et que mon sourire était l'équivalent de l'odeur énivrante dont une fleur carnivore se sert pour attirer ses victimes. J'échangeai mon stylo pour le révolver et le pointai sur son coeur. Je n'allais pas tirer, car j'avais besoin d'informations. Elle le savait. Pourtant, j'avais la conviction que son rythme cardiaque s'était accéléré. Pauvre petite fille... Pourquoi était-elle devenue si pâle ? Elle n'avait quand même pas peur de moi ? Moi, l'innocence incarnée... Elle ne répondait même plus. Quel dommage ! « Au Capitole, il existe une liste avec les noms de tous les habitants de Panem. Aimeriez-vous que je barre votre nom au stylo rouge sur cette liste, Mademoiselle ? » Ajoutai-je encore. Comme si je lui proposais d'acheter des fleurs. Gentiment. « Je vous suis reconnaissante de le proposer aussi gentiment madame, mais j'ai bien peur de devoir décliner votre proposition. » Murmura-t-elle respectueusement. Ah, c'était déja beaucoup mieux ! Je regrettais vaguement son petit jeu de provocation... Mais il fallait qu'elle apprenne à me respecter. Elle lança un regard éperdu vers la fenêtre. Espérait-elle que quelqu'un vienne la sauver ? Un beau prince sur un cheval blanc ? Laissez-moi rire. Qui voudrait sauver une gamine maigrichonne qui ne sert à rien ? Une chose était sûre : dans son histoire, je jouais le rôle de la sorcière. Ou du grand méchant loup. Voir de l'ogre. C'était... amusant. Oui, vraiment, je n'avais pas accompli de mission aussi divertissante depuis longtemps. J'étais agréablement surprise. Le problème était que, par moments, Lena semblait elle aussi prendre plaisir à notre petit jeu, alors que ce n'était pas du tout mon intention. Bon, il fallait que je la calme un peu. Lorsqu'elle me lança : « J'ai soif. », une idée me vint. Je posai mon révolver et l'échangeai contre un couteau. Doucement, je m'entaillai la main gauche, juste assez pour faire couler un peu de sang. J'avais connu des blessures bien pires, donc je ne tressaillis même pas. Par chance, il y avait un verre d'eau sur le comptoir de la bibliothèque. J'allai le chercher, puis laissai tomber quelques gouttes de mon sang dedans avant de le tendre à Lena. « Alors, buvez. » Dis-je d'une voix doucereuse. C'était un défi. Et j'étais presque sûr qu'elle allait l'accepter. En attendant, je me contentai de l'observer attentivement, comme s'il s'agissait d'un animal bizarre dont je devais analyser le comportement. Puis, je donnai l'ordre à un Pacificateur d'aller chercher la mère de la jeune fille. A ma grande surprise, elle sembla plutôt... soulagée. Sa mère n'était manifestement pas la personne à laquelle elle tenait le plus. Bon... Si cela ne marchait pas, je ferai appeler son père après. Je commençai par poser des questions simples à Lena, sans cesser de sourire.

« Je connais ces livres depuis un bon moment. Je devais avoir neuf... dix ans quand je les ai découvert. A cet âge-là, je n'étais pas encore attirée par les livres de philosophie, seule la fiction m'intéressait et j'avais déjà dévoré tout ce que contenait la bibliothèque comme romans. Et puis, je suis tombée sur ces journaux en fouillant la maison. J'aimais beaucoup lire des journaux intimes, je me sentais très proche des auteurs. J'ai lu tous les livres que j'avais trouvé, certains quelques mois après ma découverte, selon le sujet. Je n'ai aucune idée du nombre et des noms des personnes au courant de leur existence, quoique je suppose que nous ne sommes que deux. Moi, et la personne qui les as rangés ici. »Etait-ce un mensonge ? Difficile à dire... D'habitude, j'arrivais à décrypter assez facilement les expressions de mes interlocuteurs. Certains rougissaient, ou se trémoussaient, ou ne me regardaient pas dans les yeux en mentant. Lena cachait bien ce qu'elle pensait vraiment. Pouvais-je lui faire confiance ? Je décidai que non. Elle avait l'air trop... hypocrite. Cela ne me plaisait pas. Il fallait que je lui mette la pression pour être sûre d'avoir des informations fiables. Donc, je me contentai d'un hochement de tête avant d'attendre en silence, les bras croisés, que la mère de la jeune fille arrive. L'attente ne fut pas longue ; rapidement, Madame Grant arriva, escortée par deux Pacificateurs. « Bienvenue, Madame. Comme vous voyez, votre charmante fillette et moi parlons allègrement de ces quelques livres interdits que j'ai trouvés dans votre bibliothèque. » Dis-je poliment en réponse à son regard apeuré. « Malheureusement... Elle ne me raconte que des mensonges. Qui lui a appris les bonnes manières ? » Soudain, une idée me vint. Excitée comme un gosse qui vient de trouver un nouveau centre d'intérêt, je pris mon révolver avant de dire : « Vous aimez jouer ? Moi, j'adore. D'ailleurs, je vais vous apprendre un petit jeu très à la mode au Capitole. » Je fis signe à l'un des Pacificateurs pour le congédier, et demandai à l'autre de tenir Madame Grant de façon à ce qu'elle ne réussisse plus à bouger. Puis, je pointai mon révolver en direction de son pied droit et tirai. La balle se ficha dans le sol, à quelques centimètres seulement de son pied, exactement à l'endroit où je l'avais prévu. La femme sursauta. Je souris. « Bon, j'explique les règles. Je pose des questions. Vous, petite Lena, vous me répondez. Je ne veux que la vérité. Si vos réponses ne me plaisent pas, ou si j'ai l'impression que vous mentez, je tire à chaque fois un peu plus haut jusqu'à ce que votre mère soit transformée en passoire. » Je regardai Lena dans les yeux, espérant enfin y voir naître la peur que j'attendais tant. Je jouais négligemment avec mon révolver, comme s'il s'agissait d'un jouet et non d'une arme mortelle. « Si vous ne savez pas répondre, vous avez le droit de demander de l'aide à quelqu'un. Votre mère, votre père, vos amis... Je suis prête à appeler tout le monde pour vous aider à retrouver la mémoire. » La menace était claire. A présent, le jeu pouvait commencer. Cette fois, je visai carrément le pied de la femme avant de tirer. Elle poussa un cri suraigu, mais je ne bronchai pas. La balle lui avait transpercé le pied. Sans doute ne pourrait-elle plus marcher pendant quelques semaines. Le sang coulait à flots sur le tapis propre. « Ca, c'était pour votre première erreur, Mademoiselle Grant. Maintenant, répondez correctement à cette même question, si vous voulez éviter que j'abîme définitivement le tapis. » Cette fois, je pointai l'arme sur la jambe de la femme. Je savais parfaitement où et combien de fois je pouvais tirer pour qu'elle reste en vie tout en souffrant. Elle était livide de douleur. Sans le Pacificateur qui l'aidait à rester debout, elle se serait écroulée. Que les Jeux commencent, petite Lena ! Et que la meilleure gagne !
Revenir en haut Aller en bas
Invité



MessageSujet: Re: Les Rimes du Capitole (Chapitre 1, Tome 1) : Mieux vaut violence que connaissance ◘ AILEEN & LENA   Jeu 26 Avr - 19:29


    Ils sont nombreux à me considérer comme intelligente. Famille, professeurs, voisins, ils choisissent ce terme pour me définir sans vraiment réfléchir à sa signification. Ni même à la signification qu'elle a pour eux. J'ai toujours considéré que le sens des mots divergeait selon les personnes. Sinon, pourquoi y-aurait-il des débats, des polémiques, des controverses ? Quelles seraient leur raison d'être ? Nous avons tous un avis différent sur les choses, et au fond ça vaut mieux. Qu'est-ce qu'être intelligent pour les autres ? Quelqu'un de sensé ? Une personne astucieuse ? Ou peut-être instruite ? Studieuse ? Personnellement, contrairement à beaucoup d'autres, je ne crois pas que les notes que l'on peut obtenir sont le reflet de notre intelligence. Non seulement le niveau de l'école du district laisse à désirer, et nombreux sont ceux qui obtiennent des bulletins remarquables, mais en plus le travail est ici la clé, et non des facultés innées. Inné n'est peut-être pas le mot, mais je pense que l'intelligence s'acquiert dès la plus tendre enfance. J'ai été élevé dans un milieu où les gens -à savoir ma mère et mes grands-parents- ont toujours aimé parlementer, contester, débattre. Ils se plaisent à analyser les moindres faits et gestes des autorités de Panem, souligner les failles du gouvernement. Il est vrai qu'ils n'ont jamais réellement proposé d'idées pour combler ces brèches, mais j'ai toujours apprécié leur façon de tout relier, de donner un sens à chaque détail, de manière à reformer une longue chaîne de causes et de conséquences. C'est pour moi l'intelligence théorique. Je vais jouer à la prétentieuse, et dire que je considère que c'est l'une de mes principales qualités. Cependant, je ne suis pas certaine d'être pourvue de l'intelligence pratique. Cette capacité de traiter l'information rapidement et correctement, de manière à savoir comment agir selon les circonstances. Je crois que la personne intelligente est celle s'adapter et non celle qui connaît tout sur tout. Dans ce cas-là, suis-je intelligente ? Je suppose que ma rencontre avec l'agent de Snow va m'apporter la réponse. Si mon coeur n'est, à la fin de notre interrogatoire, qu'une masse sanglante séparée du reste de mon corps, la réponse est négative. Si je finis dans une geôle des prisons du district, ou dans un wagon en direction d'un quartier général de Pacificateurs, la réponse est affirmative. Enfin, si je finis vivante, libre, et sans personne mort autour de moi, je suis un génie et je vais sans doute finir par gouverner le monde.
    -Contrairement à ce que vous pensez, Mademoiselle Grant, notre cher et vénérable Président a lu beaucoup de livres. Il ne pourrait pas être un bon chef d'état sans avoir lu certains ouvrages essentiels concernant le pouvoir, la psychologie du petit peuple et la philosophie, pour ne citer que quelques exemples. Il ne serait pas non plus un aussi brillant orateur s'il n'avait pas étudié l'oeuvre de Cicéron, ou de Démosthène. Les livres, surtout les plus anciens, le fascinent. D'ailleurs, ses associés, comme moi, profitent aussi de sa bibliothèque. Tout ce savoir n'est donc pas réuni pour rien, si cela peut vous soulager.
    Les commentaires de l'espionne me tirent de mes réflexions passionnantes sur l'intelligence. Au moins, notre sujet de conversation ne s'en éloigne pas trop. Je réfléchis quelques secondes à ses paroles. Comme à son habitude, elle a raison. Ça m'ennuie de voir qu'elle a sans conteste acquis les deux types d'intelligence. Si je me donnais la peine de réfléchir un peu avant de riposter, nul doute que je pourrais tenter de rivaliser avec elle. Je dis bien tenter. Cette femme est plus âgée que moi. Elle a plus d'expérience, plus de connaissances. Dans le même temps, elle paraît jeune. Mais autant c'est un handicap chez moi, autant cela devient une force chez elle. Si elle a pu obtenir un poste pareil à cet âge-là, c'est qu'elle a fait ses preuves. Si elle a fait ses preuves dans un métier pareil, c'est qu'elle est dangereuse, et plus qu'intelligente. D'où la difficulté de discourir avec elle de banalités telles que la culture du président. A chaque fois que je tenterai de m'opposer à elle, elle saurait me contrer sans la moindre entrave. Et si par miracle je parvenais à assécher le flot continu d'arguments et d'informations qu'elle pouvait déverser, j'étais certaine qu'elle userait de son statut pour régler le problème. Définitivement.

    -Pourquoi dites-vous qu'il a des milliers d'esclaves ? Serait-ce donc tellement différent si cette chère Alma Coin prenait sa place ? Ou un autre président, premier ministre, roi, dictateur ou empereur ? Il faut bien que quelqu'un dirige ce pays, sans quoi il sombrera dans le chaos. La démocratie, cela sonne bien, mais cela s’est révélé... désastreux... dans le passé. D'ailleurs, qui n'aime pas le luxe ? Qui ne souhaite pas gâter sa famille ? Le pouvoir, petite Lena... Ah, j'aimerais pouvoir vous y faire goûter. Quand on vous en donne un peu, c'est délicieux. Puis, vous vous dites qu'un peu plus de pouvoir vous assurerait encore plus de luxe et de bonheur. Et finalement, vous vous trouvez au sommet de la pyramide, mais sans pour autant être satisfait. C'est une chose dangereuse. Quant à savoir si Snow ne pleure jamais personne... Vous seriez peut-être étonnée si vous connaissiez la vérité.
    Elle achève son petit discours avec un sourire énigmatique. Je ne peux m'empêcher de sourire en retour. Je serais étonnée si je connaissais la vérité ? Oh, que de mystère, que de suspense. Je rêve que l'on passe bientôt à la télévision un reportage exclusif sur l'intimité du président, ses peurs les plus secrètes, ses envies les moins avouables, ses proches, si discrets mais pourtant si présents dans sa vie d'homme admirable. Dieu que je veux connaître pour qui pleure Snow ! L'agent reprend avant que j'ai pu faire part de mon avis acide sur les larmes de Snow, ce qui m'évite certainement nombre d'ennuis :
    -En effet, le bonheur de Panem est bien plus important que celui du Président. Il fait toujours passer les besoins de son pays avant ses propres envies. Et c'est la même chose pour tous ses associés. La preuve, je prends la peine de répondre à vos stupides petites interrogations alors que vous n'êtes pour moi qu'un cafard que je peux écraser sous ma botte.
    Cette fois-ci, je ne peux réprimer la repartie qui me brûle la gorge. Je sais que c'est mon insolence qui lui plaît, car chaque remarque sarcastique me vaut une vengeance hargneuse. Mais cela me plaît à moi aussi. Quitte à ne pas être intelligente, autant aller jusqu'au bout de mes désirs compromettants.
    -Ah. Je n'avais pas encore compris que je n'étais qu'un insecte comparée à vous. Merci de me l'avoir fait remarqué. Sans vous, j'aurais encore été perdue un long moment !
    Tiens, je n'ai même pas parlé de son petit commentaire sur les belles intentions du Président. Mais n'allons pas rajouter de l'huile sur le feu, je suis peut-être un peu abrutie sur les bords, mais pas sado-maso. Et ce ne serait pas ajouter de l'huile sur le feu, mais bel et bien vider une citerne d'essence sur un brasier qui incendie déjà toutes mes chances de survie. La femme regarde sa montre. Réfléchit-elle au temps que va prendre son feu pour me consumer complètement ? Je ne doute pas qu'elle s'impatiente de ramasser mes cendres. La preuve en est son expression, qui a perdu toute trace de fausse mièvrerie.
    -Vous avez insulté le Président. Vous avez prétendu qu'il n'a aucune conscience et qu'il ne veut que le pouvoir sans se soucier du bien-être des habitants de Panem. A qui d'autre avez-vous tenu ce petit discours, Mademoiselle Grant ? Ou qui vous a appris à penser ainsi ? Mon cher ami le révolver et moi, nous aimerions le savoir. Mais faites très, très attention en répondant... Il est un peu caractériel, et parfois il fait des choses... inattendues.
    Son arme, auparavant sagement posée sur le coin de la table, se trouve une nouvelle cible. Mon cerveau se met à carburer à toute vitesse. Je sens presque la complexité des engrenages se mettre en route. Il faut que je comprenne le fonctionnement de son. Les limites que je dois donner à mon insolence. Curieusement, je sais qu'elle peut me sauver. Car c'est un jeu pour l'espionne, et plus l'on jouera longtemps plus j'aurais de temps pour trouver un moyen de me sortir de là. Dans le même temps, plus je joue, plus j'épuise ma réserve de cartes. Et elle peut vite se lasser de moi, et tricher sans vergogne pour finir vainqueur en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Alors que je m'interroge, elle jette sa première carte. Un défi. Je tente un détour sur le plateau de jeu avec un lancer de dé narquois. Les chiffres obtenus ne sont pas suffisamment élevés pour que je puisse l'éviter, elle m'attend au tournant.
    -Ne dit-on pas parfois que pour les habitants du Capitole, tout est possible ? Si cela vous plaît, Mademoiselle Grant, je veux bien me charger personnellement de faire brûler, couper et détruire tous les arbres de votre cher district en moins d'un mois. Malheureusement, cela privera la plupart de vos chers voisins de leur gagne-pain, et ils ne pourraient pas apprécier de mourir de faim.
    Je décide d'user d'une association de cartes en apparence surprenante, mais subtile.
    -Certes. Je ne doute pas que contrairement à nous, les habitants du Capitole ont d'autres sources d'énergie pour se réchauffer, et accessoirement pour immoler leurs rivaux. J'aurais aimé dire qu'ils ont sans doute mieux à faire que brûler une forêt, par exemple choisir des bijoux pour leur prochaine soirée de gala, mais je sais que lorsque l'on a le pouvoir on peut sans difficulté tout décharger sur ceux qui nous sont inférieurs. Pourtant, vous ne vous donnez pas la peine d'ordonner à un pacificateur de me torturer.
    Je ne continue pas sur le chemin de ma première carte, et utilise la deuxième pour repartir en arrière avant qu'il ne soit trop tard. Ce n'était sans doute pas aussi subtil que je l'aurais voulu.
    -Mais sachez qu'à moins que ce soit vous qui choisisse de se sacrifier pour sauver les livres, je doute fort qu'une seule de nous deux survive. J'ai beau être désespérément et ridiculement passionnée, je reste plus attachée à la vie qu'à ma bibliothèque. Et jamais, jamais, je ne deviendrai responsable de la mort de quelqu'un pour sauver son contenu. Ce serait avec plaisir que je mettrai le feu à mon tas de livres si la survie d'un être cher en est la finalité.

    J'ai l'impression que je viens de tomber sur une case-piège. Je vois presque les néons de notre plateau de jeu s'allumer brusquement alors qu'une voix robotique entame une litanie de "Tu. Es. Bête". Ah ça, je le suis. Je sens presque le sol se dérober sous mes pieds, m'entraînant sur un nouveau plateau de jeu. Où cette fois, c'est sans conteste l'agent de Snow qui détient les meilleurs cartes. Qui truque les dés, et qui installe des embûches partout où je suis susceptible de tomber.
    -Je prends note de vos paroles.
    Ah ça, je n'en doute pas. Vous allez réutiliser ma carte contre moi chaque fois que l'occasion se représentera. Je jette un oeil à mon jeu. Dieu que je suis folle. Je suis tellement persuadée de m'être retrouvé dans un divertissement qui me dépasse que je commence réellement à jouer comme si c'était le cas. Je ne suis certainement pas intelligente, je suis plutôt totalement dérangée. Et comme mon jeu est tout à fait décevant, je choisis un nouveau détour, à savoir "Allons parler de quelque chose qui n'a aucun rapport avec ce dont nous parlions et ce que voulez que l'on parle". J'ai aussitôt droit à une réplique acide. Route barrée. Le jeu continue, angoissant, oppressant. Elle menace, je bats en retraite en essayant de garder un semblant de dignité. Je propose, elle décline. Elle m'offre son nom, je découvre. Elle questionne, je réponds par la chose la plus innocente du monde. Une remarque qui ne devrait pas me porter préjudice, présenter une menace pour ma survie ou celle des autres. Comment un "J'ai soif" pourrait-il causer ma perte, dites-le moi ? Avant que mes muscles aient pu se tendre à l'idée de scénarios monstrueux -comme la décision de me faire boire du vinaigre, ou plus spectaculaire, mon propre sang- elle dépose son revolver et s'entaille la main. J'hausse les sourcils, alors qu'elle va chercher un verre d'eau sur le comptoir. Elle en revient, et laisse tomber quelques gouttes écarlates dont l'eau claire. J'observe, muette, les volutes carmin qui commencent à y tournoyer tranquillement. Bientôt le liquide chaud et sombre n'est plus que spirales rosées. La femme me tend le verre.
    -Alors, buvez.
    Je lève les yeux vers elle. J'ai du mal à comprendre l'utilité de son acte. Un simple défi ? C'est lamentable. Curieusement, j'attendais mieux qu'elle. A moins qu'il ne faille voir plus loin. Peut-être la dissolution de son sang dans l'eau est-elle une métaphore de mon avenir. La perte de ma consistance. Lorsqu'elle aura détruit les bases fragiles de ma vie, rongé mon esprit et mit en miettes mon coeur, j'aurais perdu toute couleur et toute substance comme son sang. C'est recherché, et plutôt poétique à vrai dire. Mais elle a beau être intelligente, je doute qu'elle soit allée aussi loin. Elle a peut-être du temps à perdre. Mais à ce point ? Je crois qu'elle veut que je goûte sa dernière création en matière de boisson. Je ne vois toujours pas l'intérêt de ce défi. Alors plutôt que la satisfaire ou qu'abandonner lâchement, je choisis la première solution qui me vient en tête : le retournement de situation. Je saisis le couteau qu'elle a laissé à côté de son revolver, espérant que sa main ne va pas se refermer sur mon poignet pour m'en empêcher. Ce n'est pas le cas. Exactement comme elle l'a fait, je m'entaille la main gauche. Je ne suis pas aussi impassible qu'elle, mais j'arrive à ne laisser transparaître qu'un simple froncement de sourcils. Puis je laisse à mon tour couler le sang dans le récipient. Quelques gouttes de plus qu'elle. Comme pour entamer les enchères. J'ai bien peur que ça ne lui plaise pas. Mais je vais jusqu'au bout de mon idée, et lui renvoie le verre tranquillement.
    -A vous l'honneur. A ce que je sache, c'est vous qui prenez plaisir à boire du sang. Et sans vouloir vous vexer, je n'ai pas tellement envie de m'essayer aux coutumes du Capitole.

    Le jeu reprend. Ou plutôt commence. Réellement. Alors qu'un joueur surprise -à savoir un pacificateur- fait son entrée dans la partie et dépose les preuves au milieu du plateau de jeu, Aileen décide soudainement de commencer -enfin- l'interrogatoire. Elle dépose aussi sa carte "Utilisons donc un de tes proches comme moyen de pression". J'y réponds sans sourciller, ne mentant effrontément qu'à moitié. Elle hoche la tête. Je n'aime pas ça. Ma réponse n'a pas du la contenter. Doute-t-elle de la véracité de mes propos, ou est-elle persuadée que je la trompe ? Le silence est pesant, mais je ne me permets pas de le combler. Nous patientons en silence. Je sais ce qu'elle attend. Que sa carte en attente puisse enfin être jouée, et entamer un long processus de mécanismes grinçants et menaçants. Des mécanismes qui feront hurler et pleurer ma mère jusqu'à ce que je cède, et que ce soit sur moi qu'ils puissent s'abattre pour m'achever. La porte finit par s'ouvrir violemment, et trois personnes entrent. Deux pacificateurs armés jusqu'aux dents, et ma mère entre les deux. Petite et frêle, comme moi. Mais intérieurement, je sais qu'elle est forte. Je l'espère pour elle du moins. Une chose est positive : la panique n'a pas encore afflué sur son visage. Et ses yeux bleus et froids ne laissent rien transparaître. Ah non. Je vois soudain la peur se glisser sournoisement dans son regard. Un regard dirigé droit sur... ma main ? Ah oui, j'avais déjà oublié mon entaille. J'essuie discrètement le peu de sang qui commence à y sécher.
    -Bienvenue, Madame. Comme vous voyez, votre charmante fillette et moi parlons allègrement de ces quelques livres interdits que j'ai trouvés dans votre bibliothèque.
    La surprise se mêle à la peur. Il n'y a pas de place pour le doute, elle ne connaissait pas leur existence. Je suis étrangement déçue. Pas seulement parce qu'elle aurait ainsi pu m'aider à trouver un mensonge, connaissant tous les détails de l'histoire, mais aussi parce que... J'aurais été fière, qu'à sa façon, ma mère contribue à la Résistance.
    -Malheureusement... Elle ne me raconte que des mensonges. Qui lui a appris les bonnes manières ?
    Non. Non. Non. Maman, ne fais pas ça.
    -Moi. Et je suis satisfaite de ce que j'ai pu inculqué à ma fille, et de la femme qu'elle est en train de devenir. Il est dommage que vous ne partagiez pas mon avis.
    J'ai envie de me prendre la tête dans les mains. Dieu qu'elle est bête. Ce doit être de famille. Une personne insolente, ça plaît à l'espionne. Deux, si l'on sait compter, ça fait une de trop. Maman, tu tiens à ta vie ? Et à la mienne, accessoirement ? Aileen semble étrangement apprécier le tournant que prend les choses. Pire, elle paraît complètement excitée.
    -Vous aimez jouer ? Moi, j'adore. D'ailleurs, je vais vous apprendre un petit jeu très à la mode au Capitole.
    Elle renvoie l'un des Pacificateurs, alors que l'autre enserre ma mère de manière à ce qu'elle ne puisse plus faire le moindre geste. Aileen lève son revolver. Vise. Elle ne va tirer. Je le sais. Ce serait trop simple. Elle veut juste me faire peur. Je ne peux pourtant empêcher l'appréhension de me paralyser. La détonation retentit. Je me donne un point d'honneur à ne pas sursauter. Je vois des débris de tapis et des morceaux de bois se soulever quelques fractions de secondes. Pas une goutte de sang. J'avais raison, elle a préféré viser à côté du pied de ma mère. Encore combien de menaces avant que ce soit sa vie qui s'envole ?
    -Bon, j'explique les règles. Je pose des questions. Vous, petite Lena, vous me répondez. Je ne veux que la vérité. Si vos réponses ne me plaisent pas, ou si j'ai l'impression que vous mentez, je tire à chaque fois un peu plus haut jusqu'à ce que votre mère soit transformée en passoire.
    Voilà qu'elle recommence avec son revolver. Le faire tournoyer avec agilité. Ses yeux sont plongés dans les miens. Je sais que mon coeur est plus bruyant qu'un orchestre entier, mais je suis tellement concentrée qu'elle ne peut déceler une seule trace de terreur dans mon regard. Concentrée sur mes futures réponses. Mentir ? Oui, évidemment. Un peu, beaucoup, passionnément ? Aussi peu que possible. Chaque mensonge décelé -voire même chaque vérité peu convaincante- ce sera un peu plus de sang à terre et un poids un peu plus lourd sur ma conscience.
    -Si vous ne savez pas répondre, vous avez le droit de demander de l'aide à quelqu'un. Votre mère, votre père, vos amis... Je suis prête à appeler tout le monde pour vous aider à retrouver la mémoire.
    Comme si j'avais quelqu'un à appeler. Une autre personne à mes côtés, c'est une autre personne menacée. Pire, c'est une autre personne morte. Je ne pense pas pouvoir sortir vainqueur de notre jeu avec ma mère indemne. Au mieux, il lui restera ses yeux pour pleurer et son coeur pour maintenir en vie un corps désormais pitoyable et inapte à fonctionner correctement. Au pire, rien. Il ne lui restera rien, et à moi non plus. Comme pour le prouver, une nouvelle balle vient se mêler de notre histoire. Je tressaille, ma mère hurle. Son pied n'est plus qu'une masse sanguinolente et écoeurante. Je détourne le regard, alors qu'Aileen reprend la parole.
    -Ça, c'était pour votre première erreur, Mademoiselle Grant. Maintenant, répondez correctement à cette même question, si vous voulez éviter que j'abîme définitivement le tapis.

    Mon cerveau démarre au quart de tour, alors que la cible du revolver s'élève d'un cran. Deux solutions s'offre à moi. La première, maintenir ma position et reprendre la même réponse. C'est risqué, mais ces quelques phrases étaient les plus crédibles que j'avais en réserve. La deuxième, changer ma réponse. Si j'arrive à retrouver quelque chose de plausible, j'aurais plus de chance d'être crue qu'avec la première solution. Si au contraire ce que je dis est moins convaincant, la punition sera à la hauteur de ma bêtise. Si je veux me décider pour la première, il faut que je choisisse. Vite. Sinon ce sera trop tard. Quelques secondes à peine se sont écoulées depuis la dernière phrase d'Aileen lorsque j'opte pour la solution qui me paraît la plus avantageuse.
    -Ma première erreur ? Vengez-vous si je vous mens, c'est normal, c'est votre rôle. Mais si lorsque je dis la vérité ma mère doit en pâtir, je suis incapable de comprendre le fonctionnement de votre jeu. Vous croyez vraiment que j'irais inventer des sottises pour des questions simples comme vous dîtes ? J'ai compris la règle, et je vais dire la vérité. J'aimerais juste que vous compreniez quand c'est le cas. Comme je l'ai dit, j'ai commencé à lire ces livres vers neuf ou dix ans. Je fouillais la maison pour trouver de nouvelles lectures parce que j'avais déjà tout...
    -Elle... elle dit la vérité.
    Ça ne peut pas être de famille finalement. Je serais bien plus abrutie si c'était de la bêtise de ma mère que j'avais hérité. Je me tourne vers elle. Elle est terriblement pâle, et semble prête à s'évanouir à tout moment. Mais elle rouvre la bouche avant que j'ai eu le temps de continuer mes explications :
    -Elle ne cessait de m'embêter à cet âge-là pour... pour que j'aille... chercher de nouveaux stocks pour la bibliothèque. Elle voulait de nouvelles... lectures. Mais nous n'avions pas le budget pour en acheter du coup elle passait son temps à... fouiner partout. Je... je m'efforçais de l'en empêcher mais elle profitait de mon absence pour aller traîner dans mes placards ou... la réserve ou...
    Sa voix est faible, à peine audible. Je me demande si elle totalement consciente. Pour l'instant, ce qu'elle a dit n'est pas trop compromettant pour moi, mais je ne veux pas prendre de risques. Je reprends donc mon récit avant qu'elle n'ait pu continuer à raconter ma vie passionnante de jeune rat de bibliothèque.
    -Comme ma mère l'a si bien dit, je suis allée traîner dans ses placards et dans la réserve. Je suis tombée sur les livres que voilà, et j'ai cessé de l'importuner. J'avais enfin de quoi m'occuper. Je n'ai jamais fait allusion à l'un d'eux ou à leur contenu. En conséquence, je pense que je suis la seule personne au courant de leur existence, avec leur précédent propriétaire. Et désormais vous, vos charmants Pacificateurs et ma mère.
    J'adopte une expression neutre, et attend sa réponse. C'est comme si le compte à rebours de notre plateau de jeu avait été enclenché. Chacune de mes phrases peut le ralentir ou l'accélérer. Et lorsque le compteur parvient à zéro, c'est une nouvelle détonation et une nouvelle torture. Mon objectif ? Arrêter ce compteur. J'ai l'impression que c'est moi l'agent, et que l'on m'a chargé d'une mission à l'importance capitale. Il y a juste un léger problème. La personne en face de moi a elle aussi une mission. Et elle a l'avantage indéniable d'être, elle, une véritable agent.


Spoiler:
 
Revenir en haut Aller en bas
Contenu sponsorisé



MessageSujet: Re: Les Rimes du Capitole (Chapitre 1, Tome 1) : Mieux vaut violence que connaissance ◘ AILEEN & LENA   

Revenir en haut Aller en bas
 

Les Rimes du Capitole (Chapitre 1, Tome 1) : Mieux vaut violence que connaissance ◘ AILEEN & LENA

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
MOCKINGAY - rpg inspiré de Hunger Games ::  :: Archives :: Volume 1 :: anciens rps-
© MOCKINGJAY-RPG.NET (2011-2017)
L'INTÉGRALITÉ DU FORUM APPARTIENT À SON ÉQUIPE ADMINISTRATIVE.
TOUTE REPRODUCTION PARTIELLE OU TOTALE DE SON CONTENU EST INTERDITE.